Roméo et Juliette : flamboyante chorégraphie de Noureev

Rudolf Noureev s’empare de l’œuvre de William Shakespeare et de la musique que Serguei Prokofiev pour créer un envoûtant ballet de cette tragédie de l’amour renforcé par de nombreux procédés cinématographiques qui font de cette version une représentation à l’esthétique très réussie et incroyable de réalisme.

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© Julien Benhamou / OnP

L’histoire de Roméo et Juliette est connue de tous : deux clans opposés qui se font face (les Montaigu et les Capulet) avec au centre l’amour comme élément catalyseur.  C’est aussi celle de deux jeunes gens projetés tragiquement et sans ménagement dans le monde adulte. Emportés au creux d’un tourbillon qui les dépasse amplement, ils n’auront d’autre issue que la mort en cadeau d’une passion trop forte. Ici, Mathieu Ganio incarne un fabuleux Roméo. Rêveur, ce dernier est un utopiste. Il veut bien faire et à un fond pur mais dans ses actes de maladresse et ses actions, il ne récolte que l’inverse de ses bonnes intentions. Quant à Amandine Albisson, nommée étoile il y a à peine deux ans, elle interprète une Juliette beaucoup moins fragile que dans bon nombre de versions. Déterminée, elle transparait ici comme la force tranquille qui sommeille dans son cœur. L’intériorisation du drame lors de la mort de son cousin est fantastique lorsqu’elle prend conscience que celui qu’elle vient d’épouser en secret est aussi le meurtrier de Tybalt. Comme le feu sous la glace, sa chorégraphie expressive de l’état de choc est incroyable de réalisme. Sa danse, à la fois sensuelle et raffinée, en fait une femme-enfant sublimée mais sa présence scénique devra gagner en profondeur et en sincérité pour convaincre totalement.

En revanche, notons le trio masculin unit par une amitié sans faille qui touche quasiment davantage que le couple central. Autour de Roméo, il y a bien sûr ses deux amis Mercutio et Benvolio. Le premier, qui prend vie sous les traits du formidable François Alu. Il est prodigieux et mène clairement la danse en homme irréfléchi qui se brûle les ailes dans une ultime partie de jeu d’affrontement avec une existence qu’il ne prenait pas vraiment au sérieux. L’insolence de son personnage le mènera au trépas dans un tableau fortement réussi, celui de son duel avec Tybalt (un Karl Paquette en petite forme qui manquait un peu de rage en ce soir de première). Quant à Benvolio, c’est Fabien Revillion qui brille aux côtés de cette distribution convaincante complétée avec talent par Yann Chailloux (Pâris), Héloïse Bourdon (Rosaline), Stéphanie Romberg (Lady Capulet) et Laurent Novis (Lord Capulet).

L’orchestre, dirigé par Simon Hewett, débute avec une infinie douceur et ne cessera de coller au plus près de la chorégraphie, fluide et expressive, alliant énergie et onctuosité, mais aussi de la scénographie recherchée et travaillée. Il retranscrit très bien la musicalité profonde et tragique des notes de Prokofiev. Une fraîcheur incandescente investit l’Opéra Bastille et nous plonge dans un état de grâce avec des instants en clair-obscur (le tableau du mariage) teintés de délicatesse où les pas, sincères et généreux, témoignent d’une grande pureté d’âme. La direction musicale est alors pleinement en adéquation avec les intentions chorégraphiques et scéniques, jusqu’à faire de ce ballet d’une grande qualité, un moment marquant.

Rudolf Noureev, qui signe ici la chorégraphie et la mise en scène, s’empare de la tragédie shakespearienne et du chef-d’œuvre musical de Serguei Prokofiev pour en faire un moment d’une grande intensité, une émotion puissante et fougueuse servie par une danse efficace et une esthétique incroyable. Les décors et les costumes flamboyants engendrent une plongée immersive au cœur de la Renaissance italienne et l’ensemble confère à ce ballet en trois actes la même sensation que celle que l’on a lorsque nous redécouvrons un trésor d’enfance enfoui avec soin.

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