Phèdre(s) : l’expression plurielle du désir interdit

Isabelle Huppert, qui vient de fêter ses 63 ans, incarne à merveille la figure de la transgression et de l’amour interdit dans un triptyque mis en scène par Krzysztof Warlikowski qui s’appuie sur des textes de Wajdi Mouawad, Sarah Kane et J.M. Coetzee. Cependant ce portrait souffre de quelques faiblesses qui font de cette production tant attendue une petite déception printanière.

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© Pascal Victor

L’œuvre antique reprise par Euripide et Sénèque trouve ici un écho contemporain multiple très intéressant. Dans les trois versions présentées, Phèdre a franchi l’interdit mais son attitude est différente selon qu’elle succombe ou qu’elle résiste à l’attirance physique qu’elle éprouve pour Hippolyte et selon qu’elle avoue ou tait cet amour interdit mais sans jamais échapper à sa destinée, à cette inéluctable tragédie. Cependant le travail de Krzysztof Warlikowski se montre très linéaire, presque le témoin d’une facilité déplorable. Les trois pièces sont montées les unes à la suite des autres, sans transition bien que la figure de la femme tourmentée prisonnière d’une histoire impossible soit un réel fil rouge. Sur le plateau, c’est tout l’indicible qui se dit, l’impensable, le désir tabou. Phèdre n’est plus une femme singulière, elle est l’expression d’un pluriel comme une petite part refoulée d’un secret enfoui en chacun de nous.

Dans la première pièce, celle de Wajdi Mouawad, nous sommes en présence d’un petit bijou textuel. Revenant aux sources antiques, Phèdre se reflète dans notre monde actuel où le sexe est facile et banalisé comme en témoigne la présence d’une femme sensuelle, en lingerie à paillettes et hauts talons vertigineux, prenant des poses suggestives dignes d’une professionnelle des sex-shops. Entre alors Isabelle Huppert qui, sous les traits d’Aphrodite, inonde le plateau de son aura charismatique. Sous le titre Beauté, son image est projetée en fond de scène. Les visages sont filmés en gros plans et le texte, cru, se déverse dans la salle comme une prophétie, un poison auquel nul ne pourra échapper. Les titres s’enchaînent (Cruauté, Innocence, Pureté) pour tenter de définir qui est Phèdre, celle qui pense que « pour se délivrer d’un mal il faut un mal plus grand » et qui se suicidera de honte.

La pièce de Sarah Kane, représentée très fidèlement dans les deux-tiers, nous donne à voir une Phèdre vulnérable. Elle se livre à nous mais il est dommage qu’elle prenne en charge les didascalies du texte initial. Dans une mise en scène extrêmement statique, elle lutte avec ses démons intérieurs et se heurte à Hippolyte, enfermé dans sa cage de verre, tel un objet inaccessible. Andrzej Chyra se montre néanmoins trop lisse dans ce rôle et ne parvient pas à nous convaincre. L’enfant gâté, l’arrogant fait place à un homme trop gentil. Et même si la souillure de la bouche, lieu sacré de la parole, est représentée sur scène sous la forme d’une fellation, nous ne parvenons pas à éprouver quoi que ce soit pour cette version si forte. Même la scène où Hippolyte, en prison, se confie au prêtre est édulcorée. Nous sommes hermétiques aux choix scéniques opérés et restons fortement décontenancés.

Enfin, la troisième pièce se déroule sous la forme d’une interview entre un maître de conférences et Elizabeth Costello, l’héroïne du roman de J.M Coetzee. Là encore, quel dommage d’être si statique alors que Phèdre c’est le feu qui la consume sous l’apparence de la glace dans un « univers gouverné par le désir ». Bien que cela soit plutôt vivant et expressif, l’ensemble reste froid pour ne pas dire gelé. Invoquant l’amour entre les dieux et les mortels, l’interview est entrecoupée d’extraits de films qui étayent la discussion. Deux longues tirades extraites de l’œuvre de Racine sont même intégrées et font d’Isabelle Huppert une grande tragédienne. Enfin, elle brûle de désespoir et de honte dans la scène d’aveu de son amour pour Hippolyte.

Le terrain de jeu créé par Warlikowski se montre inégal. La pièce centrale aurait gagné à être moins figée dans un espace-temps suspendu. Ce n’est sans doute pas le grand succès attendu mais soulignons néanmoins quelques beaux instants, comme des arcs-en-ciel de réconfort avant que la pluie ne revienne. Bien que nous attendions certainement une production plus cérébrale, ne boudons pas le beau travail viscéral qui a été fait et pensé sur l’une des figures les plus mythiques de notre littérature, expression même de l’universalité d’un amour incontrôlable, véritable portrait de la femme qui traverse les époques et les cultures, enfermée dans une bulle de solitude par une passion dévorante. Et pour le plaisir de voir la grande Isabelle Huppert sur les planches, il semble nécessaire de venir se confronter aux figures multiples et plurielles de l’amour injecté dans des corps et des esprits innocents.

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