Splendid’s : le désir des corps fantasmés

Créée en janvier 2015 au CDN d’Orléans, la pièce de Jean Genet se donne à voir actuellement au Théâtre de la Colline et nous plonge dans un hôtel luxueux où des gangsters retranchés se livrent à un chant d’amour et de mort envoûtant, fascinant et d’une beauté infinie dans un huis-clos fantasmé où le travail des corps sublime une œuvre malmenée.

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© Frédéric Nauczyciel

Encerclés par la police, sept bandits sont retranchés au Splendid’s Hôtel où ils exécutent la fille d’un milliardaire américain qu’ils ont kidnappée. Tentant de retarder l’assaut final dont l’issue ne peut que leur être fatale, ils se lancent dans un véritable chant d’amour et de mort où les corps, retranchés entre quatre murs d’un vert d’espérance, s’expriment dans un ballet de sensualité pour être ce qu’ils n’ont jamais été, le temps d’un huis-clos renfermant des rêves intimes et inavouables sur fond de violence et de sexualité bridée faiblement éclairés par la lumière tamisée d’un couloir et brisant les chaînes de certains tabous de la sexualité masculine où chacun peut s’offrir « le luxe d’être lâche » au moment de passer de la vie à la mort bien que l’on « n’abandonne jamais sans regret ».

La représentation s’ouvre avec la projection du seul film de Jean Genet, Un chant d’amour, réalisé clandestinement en 1950, où il transcende de façon délicate et sensuelle le désir sexuel passionné des prisonniers épiés par le regard envieux d’un maton retranché derrière le judas de la cellule. Les corps sont filmés de manière délicate, exprimant un  amour physique, tendre et charnel, une sexualité crue et explicite qui met nos sens en émoi sans jamais verser dans la vulgarité. Dans Splendid’s, véritable prolongement de l’œuvre tournée en 35mm, film muet et en noir et blanc, qui se déroule sans transition, comme la bande-son et version colorisée de deux créations complémentaire, la figure du gardien de prison se retrouve pleinement dans le rôle du policier fasciné par les gangsters qu’il a rejoint en trahissant les siens pour mieux les infiltrer et les faire tomber. La grande Jeanne Moreau prête sa voix rauque et sensuelle à la journaliste qui commente sur les ondes les événements de cette prise d’otage qui se déroulent à l’intérieur de l’hôtel. Quand au fiévreux Xavier Gallais, il envoûte le plateau par ses revirements et fait monter la température par son charisme brûlant et langoureux, expression d’un désir inné et émanent de chaque pore de sa peau. Tous les éléments sont réunis pour instaurer une tension palpable et oppressante, tension aussi bien psychologique pour ceux qui sont à l’extérieur que sexuelle pour ceux qui errent avec leurs fantasmes entre les quatre murs de l’hôtel où les portes, surmontées par deux visages communiquant faiblement par une bouche ouverte et prête à réceptionner le désir de l’autre au niveau de l’arrête d’un couloir comme c’était déjà le cas dans le film à travers un minuscule trou dans la cloison, sont alignées et rappellent sans mal la géométrie des cellules carcérales.

La pièce a survécu à son auteur qui a détruit son manuscrit pour ne pas voir son œuvre mise en scène. Cependant, une copie a été retrouvée chez son éditeur et il aurait été bien dommage de garder ce chef-d’œuvre inconnu, magnifique mise en abyme du Journal du voleur où Jean Genet racontait ses errances d’ancien prisonnier et de délinquant, homosexuel fasciné par la beauté des bandits, du mal et de la violence. Arthur Nauzyciel nous offre, en montant la pièce en anglais, un véritable voyage dans une langue qui viendrait explorer chaque parcelle d’un corps beau, désirable, à la fois illusoire et réel. La représentation est un fantasme élégant, d’une grande sensualité injectée comme un doux venin dans des corps délectables. Œuvre provocante et subversive, elle ne peut laisser indifférent même si, pour notre part, nous avons trouvé cela esthétiquement très beau et fascinant, d’une intensité marquante qui a su nous plonger délicatement dans un doux flottement, entre désir et réalité. Un souffle onirique splendide qui dérange, interpelle et déstabilise mais qui fait de cette pièce particulière jusque dans son dispositif scénique un bijou magnifié sous le regard expert d’Arthur Nauzyciel, plus sulfureux que jamais.

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