Drugs kept me alive : la danse de la survie

Attends, attends, attends (pour mon père), Drugs kept me alive et Preparatio mortis sont des solos écrit par Jan Fabre pour des interprètes précis. Ces trois créations indépendantes sont actuellement présentées ensemble au Théâtre de la Bastille dans un triptyque en forme de célébration de la mort. La pièce centrale se concentre sur le désir obsessionnel d’un survivant drogué aux substances médicamenteuses.

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© W. Bergmann

Dès son entrée sur le plateau, Antony Rizzi nous le confie comme un secret partagé autour d’un verre : « le plaisir est immense ». En effet, quel bonheur de voir ce performeur évoluer dans une sorte d’officine intime : placé au cœur d’un rectangle composé de flacons teintés de différentes tailles, tous alignés, contenant des comprimés, gélules, sirops ou autres préparations médicamenteuses, il vit dans « une bulle translucide » dans laquelle il sent qu’à l’intérieur, son corps se mue en zone de combat. Alors par la danse, il exprime le tourbillon qui s’opère dans son enveloppe charnelle, libérant ainsi des paysages mentaux intimes qu’il fait flotter dans l’air comme une bulle d’oxygène échappée d’une seringue. Ecstasy, Kétamine, GBH, Poppers, Cocaïne… chaque substance engloutie le précipite au bord d’un gouffre qui l’attire irrémédiablement.

Dans Drugs kept me alive (les drogues m’ont maintenu en vie), Antony Rizzi raconte son combat contre le sida en passant allègrement de la danse au texte au gré des différentes phases du mal qui le ronge. Ce malade incurable, accro à toutes les drogues légales ou illicites, est un amoureux de la vie qui « doit vivre même si cela doit inclure la mort ». Dans une course effrénée contre le temps, il alterne différents moments, délires, expérimentations, états de manque, transcendance…. le tout changeant au son d’une cloche comme sonnerait les heures sur la grande horloge de la vie qui le rapproche inexorablement de la mort. C’est sa curiosité qui le pousse à renouveler les « expériences de l’extrême ». Alors, ce magicien du savon, de l’eau savonneuse et des bulles multicolores se raccroche comme il peut à ses flacons et à toutes ses capsules qui le placent en survie.

Comme une ritournelle entêtante, la question « Am I sick ? » revient constamment, comme si s’interroger c’était mettre à distance l’évidence. A force d’expérimenter les effets des différentes substances sur son corps et ses facultés mentales, il parvient à nous toucher avec sa tempête intérieure. « Les drogues sont actives mais l’homme est passif » dit-il. C’est vrai, nous ne pouvons rien pour lui mais nous sommes transportés par la performance rythmée de cette « pharmacie dansante » qui vit comme ses bulles de savon qu’il crée mais qui disparaissent en une fraction de seconde la plupart du temps ou qui peuvent parfois prolonger quelque peu leur existence, tout en conservant leur caractère éphémère. Dans un état d’émerveillement et d’imaginaire enfantin, Antony Rizzi célèbre sa déchéance par une beauté créée dans son corps : celle d’un tas de décombres entreposé dans son espace spirituel.

Erasme disait à juste titre que « l’homme est une bulle de savon ». Nous prenons pleinement conscience du fait que l’esprit peut survivre à travers ce que nous aurons offert aux autres quand notre corps disparaîtra. Si Antony Rizzi, sublimement mis en scène par Jan Fabre, est resté vivant en s’empoisonnant, de notre côté, nous sommes repartis accro à la performance puissante qui a su nous rapprocher de l’ivresse de l’extase : celle d’avoir assisté à un spectacle jouissif, d’une intensité qui dépassait presque le cadre spatio-temporel. Une sorte de bulle en apesanteur qui nous laisserait la sensation étrange d’un anxiolytique léger nécessaire pour passer le cap d’une anxiété passagère.

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