A tort et à raison : la dénazification par l’Art

Michel Bouquet reprend son rôle dans la pièce de Ronald Harwood au Théâtre Hébertot, celui d’un chef d’orchestre accusé de collaboration sous le troisième Reich par un commandant américain tenace. L’affrontement, inscrit dans une grande tension dramatique, aborde un sujet délicat sans jamais trancher en faveur de l’une ou l’autre version ni porter de jugement sur les actes.

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Nous sommes à Berlin, en février 1946. Alors que l’Europe se relève doucement, ou du moins tente de le faire, après le règne d’Hitler, la dénazification s’amorce et les polémiques sur cette sombre période vont bon train. L’américain Steve Arnold est chargé d’instruire une enquête à l’encontre du célèbre chef d’orchestre Wilhelm Fürtwangler accusé de ne pas avoir fui la dictature hitlérienne en s’exilant hors de l’Allemagne. Il lui reproche d’être resté coûte que coûte à la tête du prestigieux Orchestre philharmonique de Berlin qui a continué de jouer sous le gouvernement nazi. Il insinue que c’était pour couvrir une collaboration avec le Führer et tente de le démontrer malgré l’absence de preuves tangibles. Avec ses méthodes de chef de la Gestapo, Arnold en fait une affaire personnelle dans laquelle deux hommes, deux conceptions, deux personnalités au fort caractère s’opposent sans qu’il ne soit possible de trancher sur la délicate question de savoir qui a raison et qui a tort.

Michel Bouquet, à 90 ans, se montre impérial. Après Le Roi se meurt d’Eugène Ionesco en 2012, nous craignions de ne plus le voir remonter sur les planches, fatigué, épuisé même par des années d’un succès amplement mérité. Et pourtant, il est toujours là, debout, humble et touchant face à nous après quinze jours d’arrêt durant lesquels nous avons, il faut bien l’avouer, pensé au pire. Il reprend le rôle du chef Fürtwangler, un homme qui a sauvé beaucoup de juifs, qu’il interprétait déjà en 1999 aux côtés de Claude Brasseur. Il fait preuve d’une grande subtilité de jeu, tout en retenue, à la fois sobre et élégant, engagé dans l’affrontement qui l’oppose à Francis Lombrail, actuel directeur du Théâtre Hébertot qui, dans le rôle du commandant Arnold, se montre intransigeant et inflexible, campé sur ses positions et ses certitudes. Les répliques fusent comme des balles sur un champ de bataille. Tandis que l’un accuse, l’autre tente de se justifier dans un dialogue de sourds où le pouvoir de l’Art se positionne comme argument et réponse aux provocations formulées, bien au-dessus de toute question politique : « L’Art a plus de sens et de poids que la politique ». « Un artiste ne peut pas être totalement apolitique, il a des convictions » se défend Fürtwangler. La mise en scène de Georges Werler, dynamisée par la parole, permet de suivre parfaitement le cheminement d’une quête de vérité qui oppose la pugnacité à la dignité tandis que la scénographie, signée Agostino Pace, nous plonge dans le bureau du commandant américain, avec ses nombreuses étagères provisoires, preuve irréfutable que l’art est au centre de sa mission de dénazification, où « la critique, quand elle est fondée, est essentielle à l’Art », et en fait le lieu idéal pour ce huis-clos teinté d’une grande humanité avec des touches d’humour distribuées avec parcimonie. Margaux Van Den Plas, en interprétant Emmi Straube, l’assistante du commandant, se montre lumineuse et sensible tandis que Damien Zanoly, dans la peau du Lieutenant David Wills, est extrêmement convaincant, voire émouvant dans la dernière scène. Juliette Carré, la femme de Michel Bouquet à la ville, et Didier Brice complètent cette distribution de haut vol.

Le jeu sur le plateau fait preuve d’une grande humanité et cela parvient à nous désarmer, voire à nous bouleverser. Michel Bouquet est à l’apothéose de son art, tout comme le fut le chef d’orchestre qu’il incarne sous le régime nazi. Et vous, qu’auriez-vous fait à sa place ? Fuir ou se battre avec courage et détermination ? Etre coupable ou innocent dans un contexte délicat : il est bien difficile de prendre parti pour l’un ou l’autre dans cette pièce immanquable, nécessaire même concernant la place de l’Art dans notre société, écrite par le scénariste du film oscarisé Le Pianiste.

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