Ethica : Natura e Origine della mente : quand Castellucci sonde Spinoza

Après la fin de la seconde année du portrait que lui consacrait le Festival d’Automne, le retour de Romeo Castellucci était fortement attendu sur les scènes parisiennes. C’est au Théâtre de Gennevilliers qu’il a présenté cette semaine Natura e Origine della mente, la première des cinq actions théâtrales inspirées par l’Ethique du philosophe Spinoza, créée à la Biennale de Venise en 2013.

natura
© Luca Del Pia

Les spectateurs sont parqués sur l’étroit plateau du théâtre de Gennevilliers, debout, attendant de savoir à quelle sauce Romeo Castellucci a bien pu relever sa performance car chaque représentation qu’il propose est riche en symboles, sens profonds, questionnements et excès de génie. Alors que le rideau se lève, un container apparaît. Au centre, une silhouette féminine en guise de porte, point de fuite, passage obligé et exigu pour plonger tête la première dans l’espace blanc et lumineux qui nous appelle et nous attire, dépourvu d’accessoires. Au-dessus de nos têtes, à plusieurs mètres, une femme est suspendue à une corde par l’index gauche, le côté du cœur et de la vie. Elle tente à plusieurs reprises de se raccrocher avec sa seconde main, sans jamais parvenir à atteindre le câble qui la retient comme par enchantement du bout de sa phalange, poussant des soupirs d’efforts découragés et vains, avant de retrouver une troublante quiétude. Elle est la Lumière, née pour passer et disparaître. Raillée et provoquée par la Caméra qui prend vie sous la forme d’un terre-neuve, imposant chien qui miaule et qui, doté de la parole, déambule parmi les spectateurs, elle engage avec lui un dialogue teinté d’interrogations. Ils sont tous deux bientôt rejoints par l’Esprit qui intervient d’une voix frondeuse.

Romeo Castellucci ne choisit pas la voie de la facilité en s’attaquant au travail du philosophe néerlandais Spinoza. Dans son livre De la nature et l’origine de l’esprit, ce dernier aborde la délicate idée que si Dieu est matière, cela ne signifie pas qu’il est un corps car il n’est en réalité qu’une extension de son essence qui n’a rien en commun avec la pensée qui, elle, n’est qu’une idée. Il explore le rapport de dualité qu’il y a entre le corps et l’esprit, affirmant que l’être humain n’est pas l’union de ces deux substances mais bel et bien deux expressions d’une même chose. Il poursuit par la démonstration de la pensée comme attribut infini de Dieu. « Que peut un esprit enfermé par lui-même ? » interroge la Caméra tandis que la Lumière, lucide, réplique qu’elle a tout mais qu’elle ne sent rien, ne pense rien. Elle désire une matérialité qu’elle ne peut obtenir et nous intrigue de bout en bout. De son côté, l’Esprit ne veut pas mourir seul. Dans une performance complexe, le chien qui miaule, symbole d’une nature bousculée, est la voix d’une caméra de télévision où Silvia Costa, constante et incroyable, forte et fragile à la fois, en est la lumière tandis que des êtres multipliés, informes ou nus, emplissent la silhouette par laquelle nous avons pénétré l’espace, dans l’expression de l’Esprit où « celui qui pense ne fait qu’un avec la réalité ». Les trois entités interagissent dans l’espace temps mais aussi celui du plateau, en explorant à la fois l’au-dessus, le sol et le face-à-face du spectateur. Au fur et à mesure de l’avancée du dialogue, la forme changeante de l’esprit se fait plus présente et pressente. Puis, quand la lumière s’évapore dans les cintres du plateau, il devient noir et dilaté, sans consistance réelle, privé de lumière, véritable nourriture indispensable à sa survie. L’esprit, échoué au sol, prend forme humaine avant de rapetisser jusqu’à mourir à nouveau.

Romeo Castellucci propose une véritable immersion dans la pensée par une expérience créative d’émotions et d’images d’une rare intensité. Il livre, par une mise en scène élégante et d’une grande justesse dans l’évolution rigoureuse de la démonstration, une très belle performance sur la création et la réception qui s’opère chez le spectateur, déconcerté d’un premier abord mais aussi une réflexion dense sur ces trois entités où l’humain est placé au cœur du dispositif et de l’action. Nous regrettons légèrement qu’il ne présente cette saison le deuxième volet d’Ethica, La Potenza dell’Intelletto o della Libertà Umana, consacré au cinquième livre, mais cette première action, créée à la Biennale de Venise en 2013, a été repensée et aiguise notre désir de découvrir la suite de ce fabuleux projet.

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