What if they went to Moscow? : expérimentation d’une utopie

La metteuse en scène et réalisatrice brésilienne Christiane Jatahy fait souffler un vent de génie sur La Colline. Celle qui sera artiste associée à l’Odéon la saison prochaine livre une très belle performance qui s’inscrit dans un concept original, mêlant théâtre et cinéma dans une double prestation servie par un trio d’actrices fabuleuses. LA révélation du moment.

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What if they went to Moscow ? aborde d’entrée de jeu le désir et la difficulté de changer, “comme si nous étions au bord du plongeoir. En bas, l’eau bleue, cristalline et brillante, et derrière nous le passé en rang nous poussant en avant et à la fois retenant le saut… Après ce saut, le long moment en l’air et les minutes qui semblent éternelles… Parce que changer c’est mourir un peu. Nous ne serons plus jamais les mêmes… ». Le spectacle est en simultanée sur le plateau et sur un écran de cinéma dans une salle adjacente. Nous sommes donc dans deux espaces, virtuels et réels à la fois, l’un étant l’utopie de l’autre, comme le revers d’une même médaille. Le formidable travail de dramaturgie et de mise en scène fait tomber le quatrième mur et dilue les frontières entre réalité et fiction, laissant venir le bonheur en petits morceaux.

La proposition s’attarde sur l’idée du renouvellement, fil rouge de tout le travail de Christiane Jatahy, donnant également une grande importance au temps. Pour les trois sœurs, aller à Moscou c’est l’expression d’un rêve, d’un espoir, d’un désir profond, symbole du renouveau d’une vie qui ne leur convient plus : « Si on avait une seconde chance pour repartir à zéro, d’où on est mais avec les connaissances qu’on a, la première vie serait un brouillon, la nouvelle, un livre qu’on rendrait moins terne ». Cela est vraiment utopique mais c’est la volonté de toute une génération exprimée en deux temps, comme les deux parties du spectacle. Cet espoir prend forme grâce au talent sans borne des trois actrices qui se donnent corps et âme sur le plateau. Julia Bernat irradie sur scène dans la peau d’Irina, la benjamine de la fratrie, qui fête ses vingt ans en offrant boisson, gâteau et pas de danse aux spectateurs. Pétillante, elle est la force de la jeunesse optimiste qui dissimule les cicatrices physiques et morales qu’elle s’afflige par des scarifications destinées à exprimer ses angoisses, entrant en contraste avec la relation que sa sœur cadette Maria (Macha dans l’œuvre originale) entretient avec le changement et le monde. Elle voudrait pouvoir changer le passé. Sous les traits de Stella Rabello, elle porte en elle tout le poids de sa génération arrivée à un point cruciale, celui où tout est possible à condition de le faire ici et maintenant. Elle est bouleversante dans sa détresse humaine, haïssant sa vie car elle en veut toujours plus dans ces petits morceaux de bonheur. Son cœur est « un piano fermé à clé » qui la ronge de l’intérieur. Enfin, reste Olga (touchante Isabel Teixeira), l’aînée, qui a déjà vécu plus de passé que d’avenir et qui ne croit plus vraiment à la possibilité d’un profond changement. Le « souvenir du futur » la rend mélancolique. Protectrice, elle contrôle tout, sauf ses propres rêves, et ses propres désirs. Elle veut agir au mieux pour ceux qu’elle aime jusqu’à s’oublier. Elle vit son bonheur par procuration, occultant cette lueur de tristesse qui inonde le fond de ses yeux.

Dans la partie cinéma, les plans sont très rapprochés, comme pour mieux pénétrer leur âme, leurs pensées, leur désir. Cela accentue notre proximité avec les actrices. Faire ce film est la manière de garder une trace pour le futur. Puis les deux univers se mêlent, s’entrechoquent, jusqu’à ne plus savoir où s’arrête la fiction et où commence la réalité dans ce décor d’intérieur d’une maison chaleureuse, berceau de leur existence bancale dans laquelle il est bien difficile de se construire. L’interaction en douceur faite avec le public est primordiale et tout est mis en place pour nous embarquer et nous faire adhérer nous aussi à cette envie d’ailleurs. L’espace clos s’ouvre peu à peu sur l’extérieur. La volonté de changer sans savoir comment faire devient de plus en plus pressante. Par l’eau, élément très présent sur scène, chacun tente en vain d’effacer mais rien ne s’efface, rien ne change. « Désirer est si profond. C’est comme traverser le miroir. Nous sommes et nous ne sommes pas là. ».

La création que propose Christiane Jatahy est faite à partir des Trois sœurs de Tchekhov. L’auteur est ici porté aux nues dans cette version mixte qui nous chamboule profondément. Par l’utilisation du cinéma dans le théâtre, deux œuvres simultanées et complémentaires sont données à voir en alternance. Les actrices sont fabuleuses, pleine de fraîcheur, de naturel et de spontanéité, nous les rendant extrêmement attachantes. Nous nous identifions instantanément dans cette question cruciale du changement qu’elles nous adressent : Comment fait-on pour changer, vraiment ? avec le désir profond et sincère de la renaissance, pour faire mieux et se sentir à notre place. Nous sommes au cœur même du spectacle vivant qui nous apparaît ici comme un diamant brut, véritable coup de cœur actuel. Ce n’est pas vraiment une pièce, ni un film, mais plutôt un entre-deux que l’équipe et les spectateurs essayent de réinventer. Il faudra suivre de très près la saison prochaine Christiane Jatahy qui pourrait s’imposer sur les scènes françaises comme étant la maîtresse d’un immense talent qui ne demande qu’à s’exprimer davantage.

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