Les liaisons dangereuses édulcorées de Christine Letailleur

La metteure en scène Christine Letailleur s’empare du roman épistolaire de Choderlos de Laclos publié en 1782, véritable chef-d’œuvre du libertinage, et place Dominique Blanc et Vincent Perez dans le couple central. Malheureusement, si c’est sublime visuellement parlant, son théâtre ultra-classique manque d’éclat et déçoit au Théâtre de la Ville.

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© Thierry Depagne

Les liaisons dangereuses ne peuvent être autre chose qu’un grand classique de notre littérature. Composé de 175 lettres, le roman est un hymne au libertinage. La jeune Cécile de Volanges vient tout juste de sortir du couvent. Elle a été promise par sa mère à un certain Gercourt dont elle ignore tout. L’une de ses parentes, Mme de Merteuil, entend bien profiter de ce projet d’union pour se venger de l’abandon subit par son ancien amant, Gercourt, qui l’a quitté pour une autre femme. Machiavélique, elle décide alors de proposer au Vicomte de Valmont de pervertir la jeune Cécile. Mais celui-ci a jeté son dévolu sur Mme de Tourvel dont la séduction lui vaudrait un bel exploit à son palmarès de libertin. Lorsque Cécile s’éprend du chevalier Danceny et que Mme de Volanges informe Mme de Tourvel qu’elle est surveillée par Valmont, ce dernier décide d’accepter l’offre de la Marquise de Merteuil afin de servir sa propre vengeance. Mais l’amour se passe volontiers d’entremetteurs et à ce jeu chacun risque d’y laisser des plumes.

Si le couple phare Merteuil / Valmont brille dès le départ sous les traits de la sublime Dominique Blanc et du charismatique Vincent Perez, très vite les faiblesses de la proposition apparaissent en dépit de leur époustouflant duo. En cause ? Un texte puissant mais retranscrit sur le plateau de manière fortement édulcorée, fade et lisse, dépourvue de son côté noir, cruel, profond. Si les personnages ont tous une couleur savamment travaillée, la plupart des comédiens sont trop maniérés et se placent à la frontière du sur-jeu. Le marivaudage prend le pas sur le libertinage et l’aspect épistolaire s’incline au profit d’une sorte de boulevard quelque peu ennuyeux. De plus, la scénographie très froide nous laisse songeur tandis que sur le plateau le rythme effréné des entrées et des sorties nous maintient en état de veille.

Cependant, nous ne pouvons nier le bonheur de retrouver sur scène Dominique Blanc, avant son entrée à la Comédie-Française le mois prochain. Ici, elle incarne avec délice une impératrice au royaume des pestes. Aveuglée par un désir de vengeance sans borne, le personnage de la Marquise de Merteuil est un véritable poison qui s’amuse des sentiments, fait et défait les amours en bonne entremetteuse. Dommage que ce trait de caractère n’ait pas été accentué, d’autant plus qu’en contraste avec Valmont elle aurait été grandiose. Vincent Perez est plutôt convaincant même s’il manque d’éclat. Le chasseur en quête d’une proie féminine est dilué en homme amoureux et laisse une trop grande place à la suggestivité. Karen Rencurel tente d’exister dans le rôle de Mme de Rosemonde et Julie Duchaussoy parvient à nous émouvoir en incarnant la sensible Mme de Tourvel, notamment dans la formidable scène de rupture. En revanche, les autres peinent à exister face au duo central. La pauvre Fanny Blondeau hérite du rôle de la jeune Cécile, ici vue comme une gourde, sotte naïve plus proche de la cruche que de la candeur de son âge.

La scène finale de la déchéance de la Marquise est réussie au royaume de la vanité lorsqu’elle sombre dans la folie de l’amour. Et si « l’amour et la vengeance couchent sous le même toit », il aurait été judicieux d’exploiter à fond cette carte de la cruauté. Reste une représentation plaisante qui nous invite à nous replonger dans le roman afin d’y extraire tout le poison des mots vénéneux de Laclos.

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