L’Etranger : Aujourd’hui, Camus est mort. Ou peut-être hier, je ne sais pas.

Jean-Claude Gallotta présente actuellement sa dernière création au Théâtre des Abbesses. Elle prend appui sur le premier roman d’Albert Camus, l’Etranger, pour en offrir une traduction physique des mots si envoûtants de l’auteur. Malheureusement, l’alchimie est loin de fonctionner dans une danse contemporaine excepte de sentiments.

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© Guy Delahaye

Albert Camus décompose son roman en deux parties. Meursault, le personnage-narrateur apprend de manière brutale la mort de sa mère dans un hospice près d’Alger. Le lendemain des funérailles, il rencontre Marie, une femme qui jouera un rôle primordial dans sa vie. La première partie s’achève par une bagarre avec un arabe qui est armé d’un couteau et que Meursault va tuer de cinq coups de feu. La seconde moitié du roman s’intéresse à l’arrestation du narrateur, à son procès et à sa condamnation à mort par guillotine, acceptant sans se révolter de « mourir pour la vérité ». La particularité de cette histoire est l’absence d’émotion qui se dégage du personnage : il ne pleure pas à la mort de sa mère et sa rencontre avec Marie va éclairer de manière flagrante le manque d’émotivité dans son existence, tout comme Meursault se sentira exclu de son procès durant lequel il n’exprime qu’un profond ennui. Il est totalement déshumanisé et étranger à la société dans laquelle il vit ou plutôt il erre, en marge de toute normalité ou morale sociale, évitant toute interaction avec ce qui l’entoure. Il en résulte une extrême et profonde solitude face au monde et à lui-même.

L’Etranger est le premier roman d’Albert Camus, auteur du XXème siècle qui a reçu le prix Nobel de littérature. Il l’a écrit en 1942, douze ans avant le début de la guerre de décolonisation de l’Algérie, conflit qui ne s’achèvera qu’en 1962. Jean-Claude Gallotta, dans sa pièce pour trois danseurs, a gardé cette influence orientale pour la musique, signée Strigall, qui accompagne sa chorégraphie. Cependant, par une proposition très linéaire et scolaire, il nous plonge dans une incompréhensible danse de l’absurde où les sentiments ne réussissent pas à poindre et à nous parvenir. Tout comme Meursault est en marge de la société, nous sommes restés totalement extérieurs à la proposition. A la mort de sa propre mère, Jean-Claude Gallotta a replongé dans le livre de Camus et le film qu’en a fait Luchino Visconti en 1967. Il mêle sa voix pour des extraits de narration à du texte qui défile sous nos yeux et un journal d’images diverses, le tout entrecoupé par des parties dansées. Des titres sont projetés sur l’écran, découpant en chapitres sa pièce, titres qui n’existent pas chez Camus. Un joli travail de lumière est apporté à la proposition, dans un clair-obscur intéressant mais pas assez approfondi. Des fragments tentent d’exploiter la parole enfouie et la sexualité trouble du narrateur, notamment dans une séquence où les deux danseuses, Ximena Figueroa et Béatrice Warrand, sont bâillonnées et évoluent dans une gestuelle suggestive tandis que Thierry Verger, débraillé, arpente le plateau dans une sorte de strip-tease avorté avec un embryon de sensualité vite refoulé.

Jean-Claude Gallotta souhaitait mettre en scène un spectacle de l’intime, trouvant là l’occasion « de voir comment de l’écriture littéraire peut provoquer du mouvement dans les corps ». Malheureusement nous n’avons pas du tout été convaincus par cette traduction physique de ce qui reste un chef-d’œuvre de la littérature française.  Il nous a manqué l’essentiel : recevoir de l’émotion émanant du plateau pour venir résonner en nous.

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