Lapidée : quand les traditions condamnent à mort

Après un passage remarqué au Festival Off d’Avignon 2015, la pièce est à l’affiche de la Comédie Bastille depuis début janvier. Véritable théâtre engagé, Lapidée s’appuie sur un texte fort et percutant de Jean Chollet-Naguel qui signe également la mise en scène d’une bouleversante réalité de la condition féminine.

Lapidée
© Ludovic Lisee

Après une rencontre sur les bancs de la faculté de médecine et un mariage, Aneke et Abdul quittent les Pays-Bas pour s’installer au Yémen dans un village reculé, terre d’origine du jeune homme, qui verra la naissance de leurs deux filles. Apprenant à son retour d’un voyage en Hollande que son mari a cédé à la pression de sa mère et qu’il a pris une seconde épouse, Aneke déclare ne plus vouloir donner la vie et consacrer la sienne à son métier. Elle pousse même la confrontation jusqu’à aller défier Abdul au café. Mais « la place de l’homme, la fierté, ces valeurs-là, c’est comme la langue maternelle, ça ne s’oublie pas » alors ce dernier, déshonoré en public par celle qu’il a choisi mais qui n’a ici aucun droit à part celui d’obéir et de se taire, se laisse aveugler par la colère et se lance dans un funeste dessein qui mènera sa femme à la lapidation.

Lorsque la pièce débute, la voix de Roland Giraud résonne dans la salle. Nous apprenons l’histoire idyllique de la rencontre entre Aneke et Abdul et leur installation au royaume de la reine de Saba où « les femmes cachent leur beauté derrière des voiles noirs ». Puis, très vite, le narrateur cède la place à Abdul qui, devenu fou face au terrible affront qu’il a vécu, violente sa femme et l’entraîne de force dans une cave où elle devra vivre recluse dans l’attente d’une décision, d’un procès dont l’issue est connue d’avance. Ses journées seront rythmées par les tentatives de conciliabules matrimoniaux et les visites de sa belle-sœur, Nouria. Mais chaque jour qui passe éloigne un peu plus Aneke de la liberté. Pourtant, on espère avec elle, on tremble pour elle, on pleure sur elle. La scénographie, un mur de pierres et quelques accessoires sommaires, témoins d’une précarité carcérale, est sobre mais suffisante, sous un éclairage tamisé dont les variations symbolisent le temps qui passe. Une musique orientale entre les scènes achève de nous transporter dans un ailleurs méconnu.

Dans un huis-clos qui pousse inévitablement à la réflexion sur l’injustice et la barbarie humaine au nom de la religion, nous nous laissons guider par un trio d’acteurs au diapason. Karim Bouziouane est Abdul, cet homme qui a évolué à son retour d’Europe, celui qui était si fier d’avoir épousé une femme instruite, médecin comme lui. Pourtant, en renouant avec ses racines et le poids des traditions ancestrales, il régressera jusqu’à être lui aussi prisonnier, à sa façon, de la pression collective. Il élabore un piège odieux, fait d’accusations renforcées par des preuves obtenues de manière abjecte. Il dresse un édifiant portrait de l’Europe actuelle qui, face à la rigidité du Yémen, ne pouvait lui apparaître que comme un Paradis, dont il aurait été déchu en revenant sur ses terres. Face à lui, Pauline Klaus donne vie à Aneke, une révoltée. Fille d’un avocat et d’une journaliste, Aneke est une véritable européenne, rêvant d’émancipation et de liberté, cultivée mais ignorant tout des pratiques ancestrales du Yémen. Elle est touchante dans sa détresse et sa détermination mais le piège s’est déjà refermé sur elle et les espoirs s’amenuisent. Mais c’est Nathalie Pfeiffer qui emporte l’adhésion de tous en endossant le rôle de Nouria. Partagée entre l’amour qu’elle porte à Aneke et le respect familial qu’elle a envers son frère, Nouria est celle qui évoluera le plus, qui tentera de changer de regard et de comportement, donnant de l’espoir à toute une génération. Cette femme, qui n’a pas eu accès à une instruction convenable, est illettrée mais représente le seul lien d’Aneke avec l’extérieur. C’est elle qui lui apprendra (et à nous également) les codes en vigueur dans le pays. Elle porte en elle tout le poids des traditions mais « protège une femme contre la folie des hommes ». Elle est bouleversante, notamment dans une scène qu’elle partage avec Abdul. L’émotion atteint son paroxysme lorsqu’elle prépare Aneke, apportant un peu de légèreté et d’humour avec parcimonie, au milieu d’un océan de tendresse et de délicatesse. Le chant qu’elle entonne, en arabe, nous arrache des larmes, silencieuses, qui roulent sur nos jours comme des pierres dévalent les montagnes yéménites. La dernière scène, hors-champ, nous laissera sans voix durant de longues minutes, bien après le rideau refermé sur l’indicible.

Lapidée frappe un grand coup, comme cette pierre qui atteint la condamnée à mort en plein visage, mettant fin à toute vaine illusion, avec un texte d’une incroyable sobriété, ne contenant aucun mot en trop, dont le propos, brut et limpide, traduit une réalité crue et cruelle. L’écriture et l’interprétation sont impressionnantes, bouleversantes même. Témoin de la folie des hommes, l’épilogue de la pièce nous rappelle que la lapidation des femmes est toujours en vigueur dans douze pays, du Nigeria à l’Iran, en passant par le Népal ou le Mali, et résonne comme une urgence vitale d’informer, de dénoncer, de rendre concret une pratique injuste et barbare, faite au nom d’une croyance inhumaine.

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