Monument 0 : hanté par la guerre (1913-2013) : un siècle d’Histoire chorégraphié

La performeuse, danseuse et chorégraphe hongroise Eszter Salamon reprend aux Amandiers ce premier volet d’une série ambitieuse qui s’attache au lien entre l’Histoire et la danse, déjà présenté avec succès au Centre Pompidou puis au Festival Off d’Avignon 2015, dans un choc esthétique troublant qui exorcise les morts par des chorégraphies venues des quatre coins du monde.

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© Ursula Kaufmann

C’est dans le noir complet que débute le spectacle, emballé dans un silence de plomb que vient rompre une voix féminine qui s’élève comme une incantation venue d’ailleurs, mêlée à un chant de douleur, de souffrance. Un bruit quasi strident, puis déjà une silhouette humaine, blanche, se distingue dans l’obscurité. Les mouvements s’effectuent dans le seul bruit des pas des danseurs et de leur respiration profonde, rendant leur danse quasi animale. Va alors surgir une série de tableaux composés de danses tribales et ethniques, toutes issues de territoires marqués par la guerre, où ceux qui évoluent sous nos yeux semblent être des morts-vivants extraits de notre inconscient. C’est au total un siècle de l’Histoire du colonialisme qui se trouve chorégraphié. Sur le plateau, dans une sorte de boîte noire comme la mort, tel un tombeau silencieux au milieu d’un cimetière dont les pancartes symbolisent le seul guide de la mémoire, des visions spectrales nous renvoient à un patrimoine occulté voire oublié. Le spectateur se trouve en immersion complète dans une réalité historique et anthropologique grâce aux chorégraphies d’un ambitieux projet de danses macabres, guerrières prenant leur source au cœur de l’Afrique et exhumées de la mémoire collective.

Si la première partie, composée de solos, peut sembler quelque peu lancinante, la seconde, construite autour de groupes qui s’enrichissent à chaque nouvelle chorégraphie, se montre convaincante et offre un choc esthétique qui trouble le spectateur. Les tableaux donnent  vie aux fantômes de l’Histoire et permettent l’expression de toute une palette d’émotion, allant de la peur à la haine en passant par la fureur et bien évidemment la violence. Cependant, il nous a manqué quelque chose pour être totalement convaincus par la proposition. Est-ce l’aspect dérangeant de la dramaturgie réduite a minima ou la déshumanisation des corps de la première partie ? Impossible à dire mais ce qui est certain c’est que la représentation ne nous a pas laissé indifférents. Au fur et à mesure que le spectacle avance, le maquillage des danseurs, le visage grimé et les costumes tout en noir et blanc, s’efface jusqu’à ce qu’ils nous apparaissent autant que possible contemporains et européens, dans une tenue sportive de tous les jours avant de finir comme des infirmes, des mutilés, des estropiés de la guerre qui dévoilent des dates, comme celles que l’on trouve sur les pierres tombales, en disposant les pancartes en un cimetière imaginaire qu’ils nous laissent contempler en silence, dans une solitude anxiogène.

La danse se présente ici comme le moyen d’exorciser le mal et l’horreur implantés dans l’esprit collectif. L’apaisement est recherché par l’extériorisation de tout un monde intérieur. Les danseurs viennent hanter notre vision, jusqu’à disparaître dans un fondu noir lorsqu’ils sont au plus près de nous. Cela crée un certain malaise chez le spectateur mais renforce notre prise de conscience des guerres meurtrières et destructrices, occultées au fil du temps. Eszter Salamon fait rejaillir cent ans d’Histoire en corrélation avec celle de la danse et son Monument 0 : hantés par la guerre (1913 – 2013) s’impose comme un projet ambitieux mais nécessaire. Une sorte de devoir de mémoire, salutaire et admirable, dont le présent est noirci par le souvenir d’un passé qui nous hante.

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