Roméo et Jeannette : la tragédie de l’amour

Alors que la précédente version a rencontré un beau succès à la Comédie Saint-Michel la saison passée, Vincent Marbeau change de lieu et s’entoure en partie d’une nouvelle distribution pour présenter au Brady sa première mise en scène remaniée de Roméo et Jeannette, plus éblouissante que jamais, pour une enivrante tragédie des amants maudits.

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Julia, sur le point d’épouser Frédéric, arrive chez elle pour présenter son fiancé et sa future belle-mère à sa famille. Mais à leur arrivée, rien n’est prêt. Pire encore : personne n’est là pour les accueillir. Faisant face à ce terrible affront, Julia tente de mettre sa honte de côté pour sauver la situation mais lorsque sa tornade de sœur, Jeannette, fait une entrée fracassante, cela va bouleverser à jamais son équilibre de bonheur fragile et précipiter l’explosion de la cellule familiale.

Cette pièce en quatre actes de Jean Anouilh, écrite en 1945, fait partie, notamment avec Antigone et Médée, des Nouvelles pièces noires de l’auteur. Et en effet, malgré une certaine légèreté par moment, c’est une véritable tragédie qui se noue sur le plateau, celle où la mort triomphe de l’amour. Nous avions déjà été séduits la saison passée, par la première mise en scène de Vincent Marbeau mais le plateau exigu de la Comédie Saint-Michel offrait peu de perspectives de déplacements. Ici, dans la salle cinéma-théâtre du Brady, il peut s’exprimer davantage et mettre en valeur le jeu des comédiens dont il a su s’entourer avec talent pour servir intelligemment le texte de Jean Anouilh. Tout comme dans la précédente version, c’est dans un décor minimaliste composé d’un fauteuil, d’une table, de deux chaises et d’une banquette, dont le changement de fonction se fera à vue, que chaque protagoniste nous livre ses émotions, sans excès, avec une pudeur sensible et une belle énergie.

Nous retrouvons avec grand plaisir Aurore Elkouby dans le rôle de la naïve Julia. Elle se montre à la fois douce et touchante en amoureuse trahie qui tente de rester forte : « Les larmes, ce sera pour quand je serai seule ». Prévenante, gentille, serviable et généreuse, Julia est le portrait opposé de sa sœur Jeannette et n’a plus grand-chose à voir avec Lucien, son frère devenu sarcastique à souhait depuis son divorce. Cependant, sur scène une très belle complicité transparaît entre les trois acteurs de cette atypique fratrie. Lydie Rigaud est quant à elle merveilleuse dans le rôle de la future belle-mère, une bourgeoise plutôt coincée et frustrée, froide et odieuse au départ, osant sacrifier Léon, le poulet du foyer pour nourrir la famille de Julia et qui progressivement s’attirera l’empathie des spectateurs par son côté maternel et protecteur qui laisse entrevoir un cœur plus tendre que l’image qu’elle renvoie. De son côté, Vincent Marbeau brille dans le rôle de Lucien, le frère, qui ne supporte ni l’amour ni le bonheur. Il préfère observer le malheur car cela lui fait du bien, autant qu’une bonne bouteille. Cocu triste et cynique, nourri par ses lectures du Roi Lear, il ne cessera de mettre en garde les autres en partageant sa vision tragique de l’amour, basée sur une malheureuse expérience. Il est bouleversant tout au long de la pièce et son discours apporte humour et légèreté malgré ses propos pessimistes : « c’est quand on comprend qu’il n’y a rien à casser que l’on commence à devenir un homme ». Ce personnage incarne à lui seul tout le chœur antique, rôle central des tragédies grecques, à la fois conseiller (« mourir c’est rien, commence donc par vivre, c’est moins drôle et c’est plus long. ») et observateur silencieux du drame qui se noue sous son toit. Il est sans aucun doute l’un des piliers de la pièce sachant par avance que l’amour n’est qu’un mensonge, qu’une rafale de vent soufflant dans la baie. Du côté des nouvelles recrues de la distribution, Thomas Cauchon est un Frédéric convaincant, touchant par sa fragilité tandis que Jean-Marc Dethorey est un père plutôt drôle, surtout lorsqu’il raconte les exploits amoureux de sa jeunesse. C’est un optimiste un peu niais et simple d’esprit, qui préfère laisser les autres faire à sa place et élude facilement les difficultés par l’humour et le détachement. Enfin, Axelle Delisle est lumineuse et irradie sur le plateau dans le rôle de Jeannette. Elle est fabuleuse dans la peau de la jeune femme, une révoltée qui cherche à ce qu’on la déteste. Elle va jeter le trouble dans le cœur de Frédéric en très peu de temps : « c’est long une heure quand on a que ça ». Elle se dévalorise sans cesse par rapport à Julia et ne sait que mentir pour se défendre : « c’est si simple de dire la vérité mais l’on n’y pense pas ». Elle croit au sentiment d’abandon et ne veut pas grandir. Seule la mort pourra mettre à exécution cette volonté.

La pièce de Jean Anouilh est magnifiée par des comédiens jeunes et dynamiques qui nous transportent avec facilité et tendresse durant 1h20 de spectacle afin de  partager l’intimité de leur existence. Parfaitement dirigés, ils érigent une tragédie moderne de l’amour maudit et en font un beau moment théâtral qui fait beaucoup de bien. Leur fraîcheur et leur énergie nous réchauffe le cœur comme les premiers rayons du soleil aux prémices du printemps.

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