Le jeu de l’amour et du hasard : on ne badine pas avec les sentiments

Il est des pièces que l’on prend plaisir à voir et revoir dans différentes versions et Le jeu de l’amour et du hasard de Marivaux en fait partie. Celle de la Compagnie du Soleil Bleu, mise en scène par Laurent Laffargue a été présentée à l’Espace Jean Legendre de Compiègne et s’appuie sur des codes actuels avec une vivacité notable pour une réjouissante représentation.

jeu de l'amour
© Victor Tonelli

Silvia, peu disposée au mariage, a été promise par son père Orgon à Dorante, un jeune homme qu’elle n’a jamais vu. Afin de pouvoir l’observer, elle demande l’autorisation de lui être présentée sous le déguisement de sa suivante Lisette. Elle ignore que le jeune homme a eu la même idée qu’elle et qu’il se dissimule derrière son valet. Ce double jeu de masques va entraîner bon nombre de quiproquos et venir jeter le trouble sur les convenances de l’époque où la vérité du cœur finira tout de même par triompher après bien des égarements et des perditions sous le regard amusé d’Orgon et de son fils Mario.

La pièce, sans aucun doute la plus connue de Marivaux, montre des personnages en quête de vérité à travers un trouble amoureux plaisant qui se dessine dans une mise en abyme théâtrale savoureuse. En inversant les rapports maîtres-valets, l’auteur questionne les codes de la bienséance du XVIIIe siècle et esquisse une critique de la société de son époque. Ici la comédie apparaît comme le « laboratoire du cœur » : être aimé pour ce que l’on est et non pour ce que l’on représente est un bien bel objectif pour tous les protagonistes et rend le propos terriblement actuel voire intemporel. La langage est au centre de l’action où le désir amoureux guide le cœur de chacun.

La représentation s’ouvre sur une petite ritournelle musicale. Sur scène, un tourniquet en mouvement occupe une grande partie de l’espace avant de céder la place à un plateau monté sur tournette accompagné de cloisons mouvantes. Tout est déjà amorcé pour activer la roue des sentiments qui s’achèvera sur le troisième temps de la valse amoureuse. Ce jeu, qui n’a pas grand-chose d’hasardeux, est servi par des jeunes acteurs convaincants et particulièrement bien dirigés par Laurent Laffargue, réunis autour de Brontis Jodorowski qui campe un Orgon ultra dynamique et compréhensible d’un jeu de dupes qui l’amuse beaucoup et qu’il prend plaisir à suivre avec son fils Mario, interprété par Maxime Dambrin. Si au départ le jeu de Clara Ponsot semble un peu trop bridé quand elle se glisse dans la peau de Silvia, elle est tout autre en endossant le costume de Lisette et déploie une large palette émotionnelle, tout comme la pétillante Manon Kneusé, qui habite réellement tout l’espace scénique par sa présence lumineuse. Elle est à elle seule un joyau précieux et domine le plateau. La jeune servante fait merveille dans les habits de sa maîtresse. Du côté des hommes Mathurin Voltz est un touchant Dorante, à la fois tendre et sensible, le parfait opposé de son exubérant valet, joué avec brio par Julien Barret dont son arrivée reste mémorable tant il s’est mis à dos la plupart des spectateurs. En effet, faisant sonner son téléphone, il décroche en plein milieu de la représentation sous les exaspérations du public avant que ce dernier ne comprenne qu’il s’agit de l’un des acteurs qui se glisse dans le rôle d’un homme prétentieux et arrogant, qui parle de manière sotte et triviale. Il en fait des tonnes mais sa maladresse finit par emporter notre adhésion.

Laurent Laffargue propose donc une version jeune, fougueuse, dynamique et expressive du Jeu de l’amour et du hasard de Marivaux rendant la farce incroyablement vivante malgré quelques longueurs en milieu de parcours. Cependant les rebondissements réenclenchent la machine et nous nous laissons entraîner dans le tourbillon des méandres du cœur jusqu’à l’aveu final avec une fraîcheur salutaire. Un petit bijou théâtral où les masques tombent dans un succulent combat entre l’amour et la raison qui demeure l’un des moteurs de notre société actuelle.

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