Denis Podalydès mène Cyrano de Bergerac par le bout du nez

Datant de 2006 et récompensée de six Molière l’année suivante, Denis Podalydès reprend cette saison à la Comédie-Française sa première mise en scène, celle de Cyrano de Bergerac, la pièce la plus célèbre d’Edmond Rostand et offre à Michel Vuillermoz le rôle-titre dans une performance scénique admirable.

Cyrano de Bergerac
© Raphaël Gaillarde / collection Comédie-Française

Le comte de Guiche a décidé de marier Roxane à son ami le Marquis Valvert. Mais Christian est secrètement amoureux de la jeune femme, tout comme Cyrano de Bergerac, son cousin. Ce dernier intervient au cours de la représentation d’une pastorale avec Montfleury et chasse l’acteur hors de scène. Raillé sur une partie disgracieuse de son visage, il se lance avec conviction dans la célèbre tirade du nez avec une multitude d’intention : curieux, descriptif, prévenant, tendre, empathique, dramatique, admiratif… Il se donne en représentation et le Marquis devint alors la risée de tous, n’ayant pas la même verve poétique que son adversaire qui, ravi, obtient un rendez-vous avec la belle Roxane le lendemain chez le restaurateur Ragueneau. Après avoir échangé des souvenirs d’enfance, la jeune femme demande à son cousin de protéger l’homme dont elle est tombée amoureuse sans jamais n’avoir pu échanger autre chose qu’un regard avec lui : Christian qui vient d’entrer en tant que cadet dans la compagnie de Cyrano. Désespéré, ce dernier accepte et propose même au jeune noble de l’aider à conquérir le cœur de Roxane en lui parlant d’amour à sa place : « Je serai ton esprit, tu seras ma beauté ». Mais à ce jeu de dupes, chacun risque gros.

Alors que la représentation débute par des images et bandes-sons d’archives provenant d’autres versions de Cyrano, la mise en abyme se met très vite en place et nous plonge dans une fabuleuse illusion théâtrale. Les costumes, signés Christian Lacroix font merveille dans les décors d’Eric Ruf, notamment ceux du dernier acte dont la scénographie fait immédiatement penser au Radeau de la Méduse, le tableau de Théodore Géricault. La mise en scène est plutôt fougueuse et passionnée, teintée d’un lyrisme notable. Elle intègre la vidéo de manière habile et intéressante. Dans une note d’intention, Denis Podalydès confiait que « Cyrano est un rêve de théâtre total, un mélange des arts et des genres : opéra-bouffe, tragédie, drame romantique, poésie symboliste, farce moliéresque ». Effectivement, on retrouve tout cela et bien plus encore sur le plateau de la Comédie Française et le Cyrano présenté possède un rapport au monde qui le rend proche de nous. C’est un héros rebelle envers la société qui suit le chemin tracé par ses convictions sans s’en écarter d’un pas, peu importe les conséquences de cette intégrité qu’il préservera jusqu’à l’aube de sa mort pour ne pas salir la mémoire de Christian. L’œuvre en alexandrins, dédiée à l’acteur Coquelin qui a inspiré le personnage, montre un homme droit qui défie sans cesse une mort qui le rejette.

Alors que Philippe Torreton reprend le même rôle au Théâtre de la Porte Saint-Martin, mais avec des choix de transposition plus tranchés, Michel Vuillermoz s’impose dans la peau de Cyrano de Bergerac sur la scène du Français. Il impressionne par ce petit quelque chose de Don Quichotte qu’il glisse dans son jeu. Sa présence quasi permanente sur le plateau fait de sa prestation une performance d’acteur. Il incarne avec panache Cyrano, un homme que l’on sent habité par une profonde mélancolie, contrastant avec sa cousine Roxane, une femme presque enfantine, interprétée par Françoise Gillard, aérienne jusque dans la fameuse scène du balcon où c’est Cyrano qui lui déclare sa flamme pendant que son soupirant est tapi dans l’ombre. Elle est également touchante dans le dernier acte, retirée au couvent, prisonnière d’un deuil qu’elle ne peut surmonter et apparaît bouleversante dans la scène de résolution finale où la supercherie est percée au grand jour : « je n’aimais qu’un seul être et je le perds deux fois » avoue-t-elle, dévastée. Dans le rôle de Christian, le sot qui ne sait pas parler d’amour, nous retrouvons avec délectation le talentueux Loïc Corbery qui habite parfaitement son personnage dont le manque d’éloquence le prive des faveurs de sa bien-aimée avant d’obtenir par ruse une bénédiction nuptiale avant de mourir au combat. Les autres acteurs de la troupe de la Comédie-Française, dont le très charismatique Hervé Pierre, formidable en Ragueneau, se montrent également convaincants en déployant moult talents et font de l’œuvre de Rostand une petite pépite d’or du théâtre classique qu’il fait bon de redécouvrir, entre rêve et réalité, dans une mise en scène pétillante d’ingéniosité pour porter aux nues le stratagème de l’amour.

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