Roberto Zucco : deux êtres à la dérive

Inspirée d’un fait divers réel, Roberto Zucco, la dernière pièce écrite par Bernard-Marie Koltès  en 1988, signe le retour de Pio Marmaï au théâtre, lui que nous n’avions plus vu sur les planches depuis 2007. Créée en novembre 2015 à la Comédie de Valence, la mise en scène de Richard Brunel s’installe au TGP-Saint Denis jusqu’au 20 février 2016 pour nous conter deux destins égarés.

roberto zucco
© Jean-Louis Fernandez

A la question « Qui êtes-vous ? », le principal intéressé répond « Je suis le meurtrier de mon père, de ma mère, d’un inspecteur de police et d’un enfant. Je suis un tueur. ». Cela en ferait fuir plus d’une mais Gamine, subjuguée, s’éprend de l’obscur Roberto Zucco qu’elle trahira très rapidement. La dernière pièce de Bernard-Marie Koltès, écrite l’année précédant sa mort, s’inspire de l’histoire d’un tueur en série italien, du nom de Roberto Succo et se fonde sur des événements réels et tragiques. Créée à la Schaubühne de Berlin en 1990 dans une mise en scène de Peter Stein, elle fut très vite source de polémique. Vingt-six ans plus tard, la version qu’en fait Richard Brunel semble s’en être affranchie, l’horreur des parcours criminels les plus abjectes s’étant presque banalisée au fil des décennies dans les quatre coins du monde. L’impressionnante scénographie modulable d’Anouk Dell’Aiera permet de créer différents univers, de la prison au parc en passant par la salle à manger de la demeure familiale de Gamine. Ainsi, l’espace scénique est démultiplié et offre des perspectives d’évolution sur plusieurs niveaux grâce à des parois coulissantes et des échafaudages qui donnent la possibilité d’exploiter l’espace aérien, en complément du plateau terrestre, dont l’ange déchu tombera et viendra s’écraser contre la réalité d’un monde qu’il a rejeté. La mise en scène est limpide, ne sombre jamais dans le pathos ou la facilité mais aurait pu accentuer légèrement la noirceur des personnages par moment bien que l’ensemble soit d’une cohérence irréprochable.

La direction d’acteurs est subtile et précise. Richard Brunel peut prendre appui sur une distribution homogène et brillante. Pio Marmaï, comédien au physique avantageux et à la musculature impressionnante, est imposant. Il dégage une force sauvage presque animale couplée à une douceur enfantine avec la sensibilité d’un lapin pris dans la lumière des phares d’une voiture en pleine nuit. Il incarne parfaitement le personnage ambivalent de Roberto Zucco. A ses côtés, Noémie Develay-Ressiguier est éblouissante dans le rôle de Gamine. Les deux âmes à la dérive, sans que l’on sache vraiment comment ils en sont arrivés là, vont unir leur destin de meurtrier et de victime dans la souffrance et la trahison, au cœur du Petit Chicago : « Je t’ai cherché, Roberto, je t’ai cherché, je t’ai trahi, j’ai pleuré, pleuré au point que je suis devenue une toute petite île au milieu de la mer et que les dernières vagues sont en train de me noyer. J’ai souffert, tellement, que ma souffrance pourrait remplir les gouffres de la terre et déborder des volcans. Je veux rester avec toi, Roberto ; je veux surveiller chaque battement de ton cœur, chaque souffle de ta poitrine ; l’oreille collée contre toi j’entendrai le bruit des rouages de ton corps, je surveillerai ton corps comme un mécanicien surveille sa machine. Je garderai tous tes secrets, je serai ta valise à secrets ; je serai le sac où tu rangeras tes mystères. Je veillerai sur tes armes, je les protègerai de la rouille. Tu seras mon agent et mon secret et moi, dans tes voyages, je serai ton bagage, ton porteur et ton amour. ». Autour d’eux, chacun travaille à faire exister l’identité de son personnage, de Babacar M’Baye Fall et Christian Scelles (gardiens ridicules dont Roberto se jouera) à Axel Bogousslavsky (touchant en vieil homme lunaire et fragile) en passant par Luce Mouchel (épatante dans la peau de la mystérieuse mère chic, forte et fragile à la fois, prête à suivre son agresseur). Les quatorze comédiens insufflent une synergie palpable à la pièce et rendent les différents protagonistes presque empathiques. Troublante sensation chez le spectateur confronté à la fascination pour des êtres monstrueux qui semble toujours d’actualité et au mythe des meurtriers qui est ici incarné avec force et conviction.

La pièce de Koltès Roberto Zucco mise en scène par le directeur de la Comédie de Valence impressionne par sa fluidité et sa vivacité au service de l’expression de la misère humaine dans une atmosphère tragico-comique réaliste. La distribution et la mise en scène, aidées par une esthétique recherchée, font parfaitement entendre la langue de Koltès, de l’évasion initiale au lynchage final, en renforçant la dimension poétique que l’on avait quelque peu oubliée et l’aspect mythique du personnage principal dont l’identité n’est qu’un amas de pièces éparses qui refusent de s’emboîter les unes aux autres.

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