Poignard : la révolution terroriste est en marche

Alexis Lameda-Waksmann met en scène le texte de Roberto Alvim intitulé Il faut parfois se servir d’un poignard pour se frayer un chemin, rebaptisé sobrement Poignard, au Théâtre de Belleville. Il interroge les processus d’embrigadement à travers une sombre histoire de terrorisme amateur et nous plonge dans une réflexion profonde et bien amenée sur les rouages de notre société.

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© Soledad Pino

Nous sommes en 2003, dans un pays alors en crise. Le nouveau secrétaire de la sécurité publique, un individu mystérieux, est chargé de recruter une cellule terroriste révolutionnaire auto baptisée « Club Mickey » dont chaque membre appartient à une génération désespérée en perte d’idéal et est dans l’incapacité de cerner la manipulation dont il est victime. Il s’allie avec un entrepreneur de construction pour suivre la montée d’une menace : le terrorisme. Tout ce petit groupe décide d’assassiner dix personnalités et de prendre pour cible un boys band très en vogue : le TNT, un groupe de trois garçons naïfs et superficiels qui se pavanent en minishorts rehaussés de chaussettes hautes et dont l’égo est boosté par des midinettes en admiration devant leur physique avantageux. Mais très vite l’amateurisme du groupe de terroristes en herbe, particulièrement inexpérimentés et mal préparés, va se révéler fatal et les trahisons inévitables, en promesse d’un instant de célébrité éphémère. Lorsque la mort frappera l’un des leurs, chacun se remettra en question : « sa mort nous transforme en ce qu’on a toujours été » mais les confortera dans leur projet autodestructif.

La pièce du brésilien Roberto Alvim s’interroge sur le terrorisme, mais pas seulement, cela va bien plus loin. Pourquoi et surtout comment la jeunesse peut-elle être attirée par ce genre d’idéal utopique et fascinée par cet extrême dont l’horizon ne peut être que la mort ? Comment lutter pour une cause que l’on croit juste sans être détourné ou perverti ? Sommes-nous condamnés à vivre dans une société individualiste où l’on doit poignarder les autres pour exister soi-même ? Et cette question, qui trône en lettres blanches sur l’écran noir en fond de scène : « Tu penses que l’on peut faire la révolution pour les autres ? ». Dans une mise en scène inventive et innovante, Alexis Laveda-Waksmann dirige de manière fine et précise une jeune troupe dont l’énergie communicative fait plaisir à voir dans une représentation joyeuse et drôle mais également réflexive et cérébrale. Le texte laisse transparaître un humour acide, parfois dérangeant mais toujours dans la justesse. Les nouvelles technologies sont utilisées à bon escient, aussi bien la radio internationale pendant l’installation du public que la vidéo ou les conversations via Skype pour questionner la profondeur de l’engagement des membres du Club Mickey avec une bienveillance sensible. Adrien Gamba-Gontard est un inquiétant secrétaire de la sécurité publique qui s’oppose en tout au jeu dynamique et lumineux des trois membres du TNT, Guillaume Perez, Benjamin Tholozan et Julien Urrutia, irrésistibles dans leurs tenues pop et particulièrement crédibles en chanteurs formatés dont la caricature fait sourire. Rachel André est très à l’aise dans le rôle du Docteur Chevalier, une psy vedette d’un talk show à l’américaine. Celia Catalifo est particulièrement touchante dans ses errances, sa fragilité et ses questionnements. Le reste de la distribution (Majid Chikh-Milou, Eugène Durif et Claire Lemaire) s’en sortent également très bien dans cette histoire semblable à de l’art où « l’artiste c’est le terroriste et l’œuvre c’est l’attentat. ».

Au début de la représentation, cela crie beaucoup et manque de fluidité mais très vite chacun trouve le ton le plus juste pour une pièce qui trouve une résonnance particulière avec l’actualité des derniers mois. Traiter du terrorisme et d’attentats est plutôt osé mais véritablement bien abordé en nous questionnant sur une jeunesse aux rêves de grandeur que la lame d’un simple poignard peut anéantir dans une lutte au corps à corps et délivrer d’un embrigadement moral illusoire. Humour, ironie, parodie, caricature, cynisme, sensibilité… rien ne manque dans cette inquiétante quête de certitude et d’idéal dans un monde où chacun peine à trouver sa place et s’ancre dans une servitude morale terrifiante. Notre cœur fait pop devant cette menace latente.

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