Argument : onirisme dans la brume

Après le succès mondial de sa Clôture de l’amour et avoir présenté Répétition en début de saison, Pascal Rambert, directeur depuis 2007 du Théâtre de Gennevilliers, un centre dramatique national de création contemporaine, nous donne à voir sa dernière création datant du 6 janvier 2016 au CDN d’Orléans, dans laquelle la parole retarde la mort d’une scène de ménage sans ménagement.

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© Marc Domage

Dans sa nouvelle création, écrite pour ses deux interprètes principaux Marie-Sophie Ferdane et Laurent Poitrenaux, Pascal Rambert raconte l’histoire de Louis, Annabelle et l’enfant Ignace à Javille, ville imaginaire de Normandie, sur la lande, près de la mer qui vient mourir au pied des falaises, sous la lune en cette année 1871 sous la France de la Restauration et de la Commune. Suite à la découverte d’un médaillon suspect, le face-à-face vire à la scène de ménage violente et tragique entre un mari jaloux et une épouse qui menace de se jeter en arrière dans le vide. Dans leur affrontement, l’esprit conservateur de Louis s’oppose aux forces révolutionnaires d’Annabelle, une jeune femme qui lit et écrit, sorte d’Emma Bovary de la Commune. De son côté, l’enfant Ignace ne sait pas quoi faire devant la situation brutale dans laquelle s’enlise ses parents. Alors, il s’envole au-dessus de la lande après avoir été le témoin muet et distancié du déchirement entre Louis et Annabelle qui, une fois morte, sera ressuscité et viendra prendre la parole une fois sortie du tombeau, affirmant à son mari « ce que tes yeux voient est ce que tu as créé » avant de s’adresser aux filles futures, prenant la relève des œuvres de Louise Michel dont elle nourrissait ses lectures d’antan. « La mort est un théâtre, la mort est une scène où je me tiens » assure-t-elle et justement, il n’y a qu’au théâtre que l’on peut faire renaître les morts.

Dans une scénographie nébuleuse et pluvieuse signée Daniel Jeanneteau, renforcée par les lumières d’Yves Godin, se dessine une atmosphère envoûtante d’une beauté renversante. Sur le plateau nu mais détrempé par la pluie, laissant libre court à l’imaginaire et des costumes d’époque qui nourrissent un rêve éveillé et fantastique, quasi-magique, Laurent Poitrenaux, souvent de dos ou de profil, est magnifique. Son monologue sur la tombe est poignant et désespérant d’amour : « depuis que tu es morte, c’est moi qui suis enterré » avoue-t-il dans un souffle. Il fait face à Marie-Sophie Ferdane qui habite parfaitement son personnage. Leur duo est complété par la présence presque fantasmagorique de l’enfant Ignace, incarné en alternance par Nathan Aznar ou Anas Abidar. Comme à son habitude, Pascal Rambert a fait un formidable travail sur les corps et son écriture est celle de la poésie et de la passion dans sa dimension la plus fascinante et la plus désespérée. Il abolit le temps dans un univers vaporeux auquel s’ajoutent trois passages dans le noir complet où seule la voix off de Denis Podalydès, sociétaire de la Comédie-Française, s’élève dans les airs. Les exceptionnels interprètes livrent une fascinante performance où le texte se suffit à lui-même et le plateau nu apparait comme l’écrin idéal pour ne pas dénaturer le poids des mots.

De sa pièce, Pascal Rambert confie que « Argument, ce sont les flèches empoisonnées, silencieuses que, adultes, nous enfonçons dans le corps de nos enfants ». Ces flèches nous transpercent le cœur dans un face-à-face éprouvant et vacillant, terreau d’une pièce tout en tension sur la passion comme seul il en a le secret.

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