Scènes de la vie conjugale : dans l’intimité du couple soumis aux affres du temps

Après deux représentations exceptionnelles en mars 2015, le spectacle de Nicolas Liautard, créé en novembre 2014 à la Scène Watteau est présenté à La Colline. Prenant appui sur le texte d’Ingmar Bergman, il s’attache à disséquer la vie à deux, du bonheur aux règlements de comptes les plus bas pour blesser l’autre autant que l’on souffre soi-même.

scènes de la vie conjugale
© Catulle

Marianne et Johan ont tout du couple idéal. Mariés depuis dix ans, ils sont parents de deux filles et semblent épanouis dans leur travail. Lui est professeur de psychologie et elle est avocate spécialisée en droit familial. Un bonheur sans nuage en apparence jusqu’à ce soir où ils reçoivent un couple d’amis, Katherine (Sandy Boizard) et Peter (Nicolas Liautard), à dîner. Regardant un témoignage d’un couple idéal, la conversation va peu à peu glisser et déraper jusqu’aux confidences féminines faites dans la salle de bain hors plateau, retransmises sur l’écran, puis à l’explosion verbale du couple d’amis où les répliques fusent. La querelle de leurs invités va sonner pour eux le début d’une remise en question de leur propre relation, notamment après un avortement pas vraiment désiré. A travers six tableaux, six épisodes comme six étapes de leur relation amoureuse, leur couple va se disloquer sous nos yeux et faire voler en éclat une vie conjugale passée où les errances ont pris le pas sur le bonheur. La rupture devient une évidence, jusque dans les situations extérieures à la cellule familiale comme par exemple lorsque Marianne s’entretient avec Madame Jacobi (touchante Nanou Garcia), une femme qui vient la consulter au cabinet et qui souhaite divorcer après vingt ans pour le motif qu’il n’y a pas d’amour dans son couple. Nous les observons s’aimer puis se déchirer, soumis aux affres du temps, dans une relation humaine décrivant toute la complexité du sentiment amoureux, lui aimant de façon égoïste et elle de manière excessive. Mais l’amour ne peut être parfait car il est humain. Il leur faudra un parcours semé d’embûches pour s’en apercevoir et l’accepter.

Ingmar Bergman a écrit ces scènes en 1973 pour une série diffusée à la télévision. Les adapter au théâtre nécessitait une forme particulière afin de garder cette idée de proximité et d’intimité du couple dans lesquelles le spectateur s’immisce par voyeurisme mais aussi par identification dans une situation miroir qui lui renvoie l’image de son propre couple ou de celui qu’il idéalise. La proposition de Nicolas Liautard se montre à la hauteur du projet. Dans un dispositif bi-frontal autour d’un plateau dont la scénographie transcrit un intérieur chaleureux, le metteur en scène gomme la mise à distance imposée par le théâtre pour renforcer l’intimité du couple mis à nu devant nos yeux. Leurs fissures apparaissent, s’élargissent puis brisent l’image d’un couple parfait en surface mais qui n’existe déjà plus, enfouis sous les reproches et les non-dits. A travers la séparation destructrice et dévastatrice de ce qu’il y a de plus profond, de plus intime et la violence psychologique et mentale qui laissera forcément des cicatrices, Nicolas Liautard met en scène la vie dans ce qu’elle a de plus réelle, sur un plateau qui se vide au fur et à mesure que les sentiments se mettent à nu, jusqu’à devenir totalement vierge, disponible pour une autre histoire. Pour servir cette histoire commune, il peut s’appuyer sur deux comédiens d’exception. Fabrice Pierre et Anne Cantineau sont bouleversants de justesse, jusqu’à nous faire oublier qu’ils sont acteurs tant le processus d’identification est fort. Lui est parfait en mari fort qui tente de faire face et de garder la face que lui impose sa condition d’homme en prenant une maîtresse plus jeune. Elle est touchante dans leurs face-à-face piqués à vif. Malgré quelques longueurs dans la première partie, l’intensité du jeu triomphe jusqu’à l’apothéose de cette vie où chacun étouffe. La langue de l’ici et du maintenant est reçue comme un aimant et agit en nous avec force, faisant éclore la vérité vraie, celle que l’on dissimule derrière l’indicible. L’intervention presque finale de Michèle Foucher, poignante dans le rôle de la mère, apporte une sorte de sagesse, de réflexion sur le couple nourrit par le temps et l’expérience. Tout résonne en nous dans ces paroles libérées jusque dans les mots chuchotés comme un secret en fin de parcours.

Ingmar Bergman peint la réalité d’une vie de couple qui n’a rien d’un long fleuve tranquille et qui doit surmonter des hauts, des bas, des non-dits, des choix et des difficultés engendrés par le fait d’unir sa vie à celle d’autrui. Le théâtre ici apporte son lot de questionnement, d’identification, de réflexion, le tout renforcé par une proximité parfois dérangeante des corps nus et des sentiments intimes exposés à nos consciences dans des scènes parfois crues qui nous malmènent mais toujours d’une justesse inouïe. C’est beau, sincère, révélateur. Une pièce qui trouve le juste milieu entre la force et la fragilité humaines comme on aimerait en voir plus souvent. Savoir aimer est un don qu’il faut parvenir à trouver au fond de nous pour le ramener à la surface et accéder au bonheur, même éphémère.

Publicités

Laisser un commentaire

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l'aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion / Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l'aide de votre compte Twitter. Déconnexion / Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l'aide de votre compte Facebook. Déconnexion / Changer )

Photo Google+

Vous commentez à l'aide de votre compte Google+. Déconnexion / Changer )

Connexion à %s