Le poisson belge : apprivoiser l’autre soi-même

Après Ring, Léonore Confino propose depuis fin septembre 2015 à la Pépinière sa nouvelle pièce, Le Poisson Belge, qui, à l’inverse de la précédente création, est une pure réussite, à la fois originale et décalée. Elle signe ici un conte onirique drôle et tendre en confrontant deux êtres que tout semble opposer.

LE POISSON BEGE Photo Banc (libre de droits (c)Christophe Vootz)
© Christophe Vootz

Grande Monsieur et Petit Fille se rencontrent un soir d’hiver sur un banc de Bruxelles, à la sortie de l’école. C’est un euphémisme de dire que chez ces deux êtres en perdition, tout n’est que contraire et opposition, jusque dans leurs vêtements (lui à une écharpe et un bonnet tandis qu’elle est en débardeur), dans leur genre (un homme qui porte des boucles d’oreilles et se nourrit de soupes lyophilisées et une enfant garçon manqué qui affirme posséder des branchies et se prend pour un poisson quand l’air vient à manquer) ou dans leurs qualificatifs d’appellation. Pourtant, peu à peu, ils se complètent, dans une alchimie parfaite jusqu’à ne plus faire qu’un. Lui est ce que l’on pourrait appeler un travesti névrosé qui ne s’assume pas vraiment et qui se cherche encore, renfermé et mal à l’aise dans son corps comme dans son esprit face à l’immensité du monde adulte dans lequel il erre. Quand à elle, c’est une rêveuse venue de nulle part comme une apparition qui cherche à s’épanouir entre deux parents psychanalystes qu’elle fuit pour attirer l’attention. Ces deux là feront plus que de se trouver des points communs dont le même prénom, Claude : ils vont se trouver eux-mêmes. Débarquant dans la vie de l’autre comme un tsunami, ils ne se quitteront plus jusqu’au final, très soigné et suggestif, dans un subtil mélange d’humour, de tendresse et d’onirisme. C’est émouvant.

La mise en scène très sobre de Catherine Schaub, à la fois ingénieuse et épurée, sert un très beau texte, sensible et touchant, affûté comme un hameçon. Les répliques font mouche et viennent pêcher à la ligne une multitude d’émotions chez le spectateur, pris dans les filets de ce face à face à fleur de peau. Marc Lavoine, le chanteur au charme fou qui fait chavirer les cœurs fait ici ses premiers pas sur les planches théâtrales et s’en sort admirablement bien. Quelle meilleure façon que de se jeter dans le grand bain au côté d’une époustouflante partenaire, en la personne de la jeune et brillante Géraldine Martineau, 28 ans mais déjà un talent bien affirmé ? Leur duo transpire la complicité. Ils sont à l’aise comme des poissons dans l’eau. Elle, livre une partition très juste, se montrant captivante tout du long tandis que lui, parvient aisément à doser un jeu subtil, simple et sincère, avec beaucoup de délicatesse pour interpréter cet homme tourmenté. Petit Fille c’est un personnage d’une candeur insolente, au langage spontané, à l’image d’une bonne conscience qui viendrait bousculer l’ordre établi. Elle n’est « pas standard, pas girly, pas normale mais pas folle ». Grande Monsieur est autant maniéré qu’elle est sans-gêne, lui qui demeure « sourd à sa propre voix » en macérant dans ses souvenirs. La pièce aborde une série de thèmes forts comme l’abandon, le deuil, les crises de conscience sur fond de chagrins, ou encore les différences et la construction de soi. Ces sujets graves et difficiles sont traités avec bienveillance et empathie. Le spectateur passe par de vertigineuses émotions, du rire aux larmes.

Véritable succès de la saison, Le poisson belge possède tous les ingrédients nécessaires pour en faire un incontournable théâtral. Flirtant avec les lignes floues de l’absurde, Léonore Confino nous entraîne dans son univers, en eaux troubles, à la rencontre de ce poisson belge, rare spécimen, qui saura se montrer aussi bien drôle que sensible et qui ne demande qu’à être dégusté sans modération. Nous apprenons, le temps de la représentation à nous couper de nous-mêmes et à survivre dans nos larmes en affrontant avec les protagonistes la partie de nous qui respirait si mal.

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