Roméo et Juliette : la cruauté du destin des amants maudits

Première mise en scène d’Eric Ruf depuis qu’il endosse le rôle d’administrateur de la Comédie-Française, le Roméo et Juliette présenté au Français éclaire sous un jour nouveau la pièce de Shakespeare, plus donnée Salle Richelieu depuis 1954, en la dépoussiérant de tout l’artifice d’une romance romantique, symbole d’un amour absolu mais condamné.

ROMEO ET JULIETTE -
©Vincent Pontet

Si Roméo et Juliette, œuvre de jeunesse, est sans aucun doute la pièce la plus célèbre de Shakespeare, nous la redécouvrons ici sous un nouveau regard qui libère d’un romantisme pesant et niais qui transparait d’habitude dans l’œuvre. Ici, c’est la pureté qui domine. Eric Ruf s’appuie sur la traduction quelque peu datée de François-Victor Hugo pour revisiter le mythe. Avant même que le rideau ne se lève, le très charismatique Bakary Sangaré apparaît. Le chœur initial cède ici la place à un conteur qui, telle une prophétie, nous rappellera que l’histoire ne peut que mal finir pour les deux familles « égales en dignité dans Vérone » mais surtout pour « les deux amoureux aux étoiles contraires » dont « la fin malencontreuse et lamentable » ensevelira dans la mort les querelles de leur famille. S’ouvre alors l’intrigue, dans une ambiance de bal populaire où Serge Bagdassarian fait résonner sa voix sur la place du village avant que la fête ne soit troublée par d’ancestrales haines familiales. En effet, la pièce oppose deux clans ennemis : les Montaigu et les Capulet. Sur un air rital et au premier regard, Roméo tombera follement amoureux de Juliette dont le suicide clôturera la pièce, faisant l’impasse sur la scène de réconciliation entre les deux familles.

Il est indéniable que l’histoire est connue de tous. Ici, elle vaut non seulement pour son approche différente de l’œuvre mais également pour sa scénographie magistrale avec ses hauts murs coulissants et sa distribution impeccable où chacun se montre convaincant et très à l’aise. Nous ne nierons pas l’évidence : Jérémy Lopez et Suliane Brahim n’ont plus vraiment l’âge de leur rôle et pourtant, ils sont épatants. Ils incarnent, ensemble, la fougue, la jeunesse et la passion en endossant le rôle des amants de Vérone. Lui, est un Roméo mélancolique qui traîne dans les rues de Vérone une sorte de mal de vivre, convaincu que « l’amour est une fumée de soupir » tandis qu’elle, est l’incarnation idéale de la candeur enfantine. Elle est incroyable dans la vertigineuse scène du balcon, où, debout sur l’étroite corniche d’une fenêtre, elle se lamente et s’interroge : « Roméo, pourquoi donc es-tu Roméo ? ». Il faut avouer que plus d’une fois nous avons frémi à l’idée qu’elle tombe de cette minuscule plateforme mais elle poursuivra sans ciller sa longue tirade, souhaitant « être parfaite » et effacer ce qu’elle a dit lorsqu’elle s’aperçoit que son soupirant est au pied de sa « tour d’ivoire ». Elle est dans la même justesse lorsqu’elle doute de façon poignante sur les conséquences de son administration du contenu de la fiole remise par frère Laurent. Notons également la scène dans le tombeau où Juliette est accrochée au mur, telle une momie égyptienne, sublime dans les remarquables costumes signés Christian Lacroix. C’est beau et parfaitement dosé, sans superflu. Autour du couple, nous retrouvons avec délice Laurent Lafitte dans le rôle de Benvolio et Pierre-Louis Calixte dans celui de Mercutio. C’est ce dernier qui, par sa mort, fera basculer l’intrigue en défendant jusqu’à son dernier souffle l’honneur des Montaigu et de son cousin Roméo, sonnant ainsi la perte de l’innocence générale qui attisera un fort désir de vengeance. Claude Mathieu est une nourrice dévouée, bienveillante, drôle et tendre tandis que Danièle Lebrun incarne une Lady Capulet distanciée alors que son mari, excellent Didier Sandre, révèle une double personnalité, à la fois paternel aimant et hystérique, dans une scène mémorable où il injurie sa fille qui refuse la main de Pâris. Dans des répliques blessantes, le langage contemporain agit comme une lame de couteau dans sa bouche. Serge Bagdassarian, en plus d’être bon chanteur, est un frère Laurent sensible au côté de Bakary Sangaré en frère Jean très en retrait.  Enfin, Michel Favory (le Prince), Christian Gonon (Tybalt), Elliot Jenicot (Pâris) ainsi que les élèves-comédiens complètent cette formidable distribution.

Eric Ruf nous replonge avec délectation dans le drame shakespearien sans s’engluer dans la mièvrerie plombante et le romantisme guimauve, dans le sens romanesque du terme, passionnel mais écrasant, empreint de clichés tenaces dont souffre l’œuvre. Il ne conserve qu’une histoire d’amour intemporelle, belle et touchante. Au contraire, il distille des notes drôles et joyeuses sans que jamais la comédie n’éclipse le drame qui couve. Les deux pans s’articulent de manière fluide et cohérente en sublimant la tragédie. Nous sortons enchantés au plus haut point par ce Roméo et Juliette captivant et épuré dans la Sicile des années 30 où une « tempête souffle des vents contraires » et apporte la mort en cadeau nuptial.

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