Richard III : le règne de Thomas Jolly

Thomas Jolly, directeur de la Piccola Familia, poursuit son audacieuse entreprise de monter la tétralogie de Shakespeare. Après les 18h d’Henry VI, voici les 4h30 de Richard III, dans la continuité et le même esprit que le premier volet. Malgré des défauts évidents, le jeune metteur en scène en impose et renouvelle à sa manière le public théâtral.

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A la mort du roi Henry V, Henry VI est couronné roi d’Angleterre. Il épouse Marguerite d’Anjou et le prince Edouard ne tarde pas à venir au monde. Le duc d’York apprenant qu’il est l’héritier légitime de la couronne, débute la guerre civile des Deux-Roses durant laquelle les York et les Lancastre s’affrontent. Finalement Henry VI est assassiné, Edouard IV monte sur le trône et la paix semble rétablie. Lorsque s’ouvre Richard III, le roi est fortement malade. Richard, Duc de Gloucester, met en place un terrible dessein pour accéder à la couronne d’Angleterre. La première partie se concentre sur l’exécution de ce diabolique projet tandis qu’après l’entracte, le roi boiteux, avide de vengeance et de violence, le despotique monarque, installe un climat de chaos jusqu’à sa déchéance dans un combat final mettant un terme à ses rêves de règne éternel.

Henri VI, lors du festival d’Avignon 2014 et de son passage à Paris aux ateliers Berthier, fut sans aucun doute une aventure théâtrale hors-norme, démesurée, conviviale et fédératrice pour un public très large qui jouait un rôle primordial dans cette incroyable épopée à laquelle nous avions eu un peu de mal à adhérer et à apprécier l’ampleur du phénomène. Avec Richard III, la suite du cycle shakespearien qu’il a monté dans son intégralité, Thomas Jolly répond à l’engouement des spectateurs restés un peu sur leur faim en s’attaquant à ce qui est très certainement la tragédie la plus sombre du dramaturge, après son Macbeth davantage politique. Cependant, dans cette suite, la démarche est relativement différente de ce qui avait été entrepris puisque le jeune metteur en scène revient à une représentation plus traditionnelle, avec une durée raisonnable et un décor minimaliste ce qui fait que l’on puisse se sentir légèrement extérieur à cet opus très attendu. Néanmoins, la mécanique bien huilée fonctionne et Thomas Jolly se révèle être un acteur très charismatique en endossant le personnage éponyme. Alors qu’il n’avait qu’un rôle très secondaire, apparaissant à la fin du marathon théâtral qu’était Henry VI, le voici propulsé sous les feux de la rampe en endossant le rôle-titre présent dans quasiment toutes les scènes. Né monstre, Richard III s’affirmera dans l’optique de le rester. Nous suivrons l’escalade de cet être sanguinaire et tyrannique se débarrassant de chaque obstacle par de sombres manipulations en cascade afin d’accéder au trône. Passant son temps à épier ses caméras de surveillance, l’accent est clairement mis sur le complot de l’ange du mal (dont il porte les ailes) et non sur les actes en eux-mêmes. Nous regrettons parfois de ne pas voir sur scène toute la barbarie du personnage mais qu’importe, nous sommes embarqués par l’indéniable énergie de la Piccola Familia et l’esthétique déployée, aussi fulgurante que l’ascension de Richard III. Excepté un passage très long et trop déclamatoire en deuxième partie, le rythme soutenu nous captive sous la traduction de Jean-Michel Déprats. Les rôles féminins sont en revanche très bien cernés, notamment Anne et Marguerite, fabuleuses.

Thomas Jolly fournit un formidable et remarquable travail autour de la lumière et du son dans sa mise en scène énergique. Il est dommage de verser parfois dans la surenchère et les excès, notamment avec cette scène qui clôt l’acte 3 avant l’entracte où Richard III est vu comme une rock star et nous inflige un hard rock pas du tout à notre goût même si nous avons chanté nous aussi pour ce couronnement tant attendu, pris dans le feu de l’action. Le défaut principal est celui de bien des premières mises en scène : vouloir trop en faire, trop en montrer. Et Thomas Jolly n’évite pas cet écueil, comme s’il y avait urgence de tout donner. Un peu plus de prise de risque et de sobriété serait les bienvenues dans un univers visuel et sonore déjà bien affirmé. Il ne manque pas grand-chose pour y arriver et nous gageons que cela s’affirmera avec le temps. Et même s’il n’est pas comparable avec celui monté à la Schaubühne par Thomas Ostermeier et présenté cet été en Avignon, le Richard III version Thomas Jolly restera dans les mémoires, que ce soit comme bon ou mauvais souvenir, et fera longuement parlé de lui.

Si nous ne pouvons crier ni au scandale ni au génie avec ce Richard III, il est indéniable que la proposition est plus qu’honorable et séduit malgré les défauts cités. Souhaitons à Thomas Jolly de trouver ses marques dans un style personnel qui ne demande qu’à gagner en profondeur et à s’étoffer, peut-être empreint à davantage d’humilité et ainsi prouver à ses détracteurs qu’il a sa place dans le monde du théâtre. En attendant de connaître son prochain grand projet sur les planches, nous suivrons de près ses débuts à Garnier et à l’Opéra Comique dans les prochains mois.

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