Le canard sauvage : l’artificialité de toute une vie

Fin connaisseur de l’univers d’Henrik Ibsen, Stéphane Braunschweig, actuel directeur de la Colline, qui prendra prochainement la place de Luc Bondy, décédé le 28 novembre 2015, à la tête de l’Odéon, a effectué un formidable travail pour mettre en scène des œuvres majeures de l’auteur norvégien et reprend cette saison son Canard sauvage, pièce écrite en 1884 et déjà présentée il y a deux ans dans la même salle.

canard sauvage
© Elizabeth Carecchio

Les Werle et les Ekdal forment deux familles que beaucoup de choses opposent bien qu’elles furent un temps très liées. En effet, le lieutenant Ekdal était associé au négociant Werle dans le vaste domaine de Høydal où décimer la forêt est la clé de la réussite. Ayant commis une escroquerie en vendant illégalement du bois appartenant à l’Etat, il fut déshonoré et envoyé au bagne. La honte et la pauvreté se sont alors abattues sur la famille Ekdal comme la hache au pied des arbres à abattre. Depuis, l’ancien chasseur qui traque les lapins dans le grenier craint que la forêt ne se venge et vit reclus avec son fils Hjalmar, sa belle-fille Gina et sa petite-fille Hedvig tandis que Gregers, le fils de Werle pense que son père est le seul coupable dans l’affaire mais est incapable de s’opposer à lui. Alors, pour racheter les fautes paternelles et apaiser sa conscience, il se lance, de retour après quinze ans d’absence, dans un idéal de vérité qui s’avèrera destructeur plutôt que réparateur. Il blesse, détruit au nom de cet idéal dont il ne mesure pas vraiment toutes les conséquences irréversibles. Certaines vérités ne sont pas bonnes à dire mais Gregers, aveuglé par son exigence et une monstrueuse perversité, se donne comme mission de libérer Hjalmar et fait resurgir des secrets de famille mal enfouis qui retentissent du passé pour atteindre un espoir d’avenir meilleur en la personne d’Hedvig, touchée en plein cœur dans l’innocence de ses quatorze ans. Un drame se noue peu à peu dont nous devinons sans peine que l’issue sera fatale. C’est toute la complexité humaine qui est injectée au sein des deux familles, faisant de la dimension psychologique des personnages un élément omniprésent.

Il y a dans le Canard sauvage tous les éléments de la tragédie classique dans une œuvre riche que Stéphane Braunschweig épure, modernise et rend contemporaine voire intemporelle, sans pour autant dénaturer le propos ou la parfaite dramaturgie du texte d’Ibsen. Dans une élégante scénographie, il dirige avec précision ses acteurs qui évoluent autour du canard, l’élément central de la pièce, qui vit dans le grenier de la famille Ekdal, avec une mise en scène au cordeau, extrêmement efficace. Il parvient à retranscrire parfaitement la mise en tension du drame, comme une bombe à retardement que constituent les mensonges sur lesquels reposent les existences des protagonistes. De multiples oppositions se dessinent dans diverses thématiques comme différents rapports à l’existence, ou au monde, l’affrontement du mensonge et de l’idéal, l’invention d’un monde ou la confrontation au réel. Autour du canard sauvage domestiqué, symbole par excellence d’une vie artificielle comme celle de Hjalmar dont l’harmonie est bâtie sur un mensonge supposé, les acteurs se révèlent avec une étonnante justesse et un traitement sans faute de leur rôle. Rodolphe Congé est incroyable en père de famille photographe qui n’a « pas besoin de joie dans l’existence », enjolive et retouche la réalité aussi bien dans son activité artistique que dans son quotidien. Claude Duparfait incarne Gregers, son meilleur ami qu’il n’a pas revu depuis dix-sept années, un homme parti à la recherche de la vérité comme antidote à sa conscience torturée. Chloé Réjon est Gina, l’épouse pragmatique qui protège et défend son mari par adaptation à une vie qu’elle n’a pas vraiment choisie, tout comme Madame Sørby (Luce Mouchel), la gouvernante et future épouse du négociant Werle qui, sous les traits de Jean-Marie Winling, n’apparaîtra qu’en vidéo, dans une image imposante qui domine le plateau et le public, à la frontière du réel et de l’imaginaire, telle une menace qui plane au dessus de la tête de chacun. Charlie Nelson est un formidable Ekdal, le vieux chasseur d’ours qui revit son passé révolu dans le grenier. Mais la révélation incontestée de la pièce c’est Suzanne Aubert qui irradie le plateau de bout en bout. Actuellement glissée dans la peau d’Alice dans la transposition de Fabrice Melquiot au Théâtre de la Ville, elle interprète ici la jeune Hedvig qui aime d’un amour naïf, passionné et indicible son père dont elle guette la moindre exclusivité. Elle incarne une offrande au sacrifice de ce qu’elle a de plus cher au monde telle une Iphigénie modernisée qui, par son geste d’amour désespéré, cherche à regagner l’affection paternelle. C’est elle qui s’occupe du canard sauvage qu’elle domestique dans un panier. L’animal qui, blessé, sombre au fond des mers et s’agrippe par le bec aux algues sous-marines jusqu’à la mort, survit dans le grenier grâce à l’attention de la jeune fille menacée de perdre la vue (comme Werle). Elle est fabuleuse de justesse et dose parfaitement les émotions de son personnages.  Christophe Brault (le cynique docteur Relling) et Thierry Paret (à la fois Molvik, l’ancien étudiant en théologie et Pettersen, le domestique de Werle) complète la distribution.

Cette lecture extrêmement convaincante vaut pour sa scénographie particulièrement soignée voire époustouflante lorsqu’elle s’ouvre sur la forêt de sapins et sa brillante interprétation de la langue d’Ibsen ici modernisée sous la traduction d’Eloi Recoing. Lorsque le foyer et les illusions basculent, le décor penche également dans toute sa symbolique, omniprésente. Le canard sauvage, cet oiseau blessé qui pourrait être la réincarnation de chacun des membres de la famille Ekdal, est mijoté aux petits oignons par Stéphane Braunschweig rompant la « toile de mensonges » tissée par Ibsen. Cette reprise sonne comme le retour d’un coup de cœur théâtral assumé : entre vérité et mensonge vital se glisse un Canard sauvage d’exception, majestueux sur la scène de la Colline.

Publicités

Laisser un commentaire

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l'aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion / Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l'aide de votre compte Twitter. Déconnexion / Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l'aide de votre compte Facebook. Déconnexion / Changer )

Photo Google+

Vous commentez à l'aide de votre compte Google+. Déconnexion / Changer )

Connexion à %s