Fugue : savante partition orchestrée par Samuel Achache

Après sa formidable mise en scène en duo avec Jeanne Candel du Crocodile trompeur (Didon et Enée), d’après l’opéra de Purcell où il était déjà question d’harmonie, Samuel Achache se lance  en solo avec Fugue, un spectacle épatant, créé par le collectif artistique La vie brève, où la musique tient toujours une place prépondérante avec l’accent placé sur les accords pour une représentation givrée et réjouissante.

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« C’est une histoire qui se passe au pôle Sud, il y fait froid, il est question de l’amour et de la mort comme d’habitude, et on chante quand les mots manquent ou qu’ils ne suffisent pas » souligne Samuel Achache dans sa présentation du spectacle créé à la Comédie de Valence en mai 2015 avant de faire souffler un vent de fraîcheur sur l’étouffante chaleur du Festival d’Avignon. Faisant escale en tournée pour quelques dates aux Bouffes du Nord, nous avons pris plaisir à découvrir cette partition à la fois tendre et belle, réjouissante et loufoque, flirtant avec les notes de l’absurde par moment. L’action, située sur une base scientifique, voit des individus très différents se rencontrer, cohabiter dans un espace exigu où s’écrit et se joue la partition de leur existence et de leur recherche à combler un manque venant contrarier un accord total. Cependant, les acteurs, tous formidables, jouent ensemble comme s’accorderaient des instruments au sein d’un même groupe ou d’un orchestre, sans aucune fausse note. Le collectif fonctionne parfaitement dans cette truculente fugue à l’écriture de plateau pertinente et intelligente qui concilie théâtre et musique sur une couche épaisse d’humour déjanté mais sans excès, ponctuée par la musique de la Renaissance et de l’époque baroque, comme Bach ou Monteverdi. Le tout est bien amené, très subtil dans sa déclinaison des différents sens du mot fugue, allant de la fuite à la structure musicale qui exploite le principe de l’imitation, en passant par une petite escapade sans conséquence.

Le plateau est recouvert de neige qui crisse sous les pas des comédiens, comme une « éternelle page blanche » à écrire. A cour se trouve un petit refuge en bois servant de laboratoire à un groupe de chercheurs, emmitouflés dans leurs doudounes, moufles, écharpes et bonnets, obnubilés par le fait de retrouver les traces d’un lac préhistorique enfoui sous la glace depuis 25 millions d’années. Une sorte de quête du Graal, prétexte à l’expression d’une certaine mélancolie qui apporte un côté tendre dans leur désespoir humain. Les instruments (une batterie, un piano/clavecin, une guitare, un violoncelle, une clarinette et une trompette) se marient avec les malentendus, les incompréhensions et les gags dans un décor sommaire mais particulièrement bien soigné. Si les acteurs-musiciens-chanteurs sont particulièrement convaincants (Vladislav Galard, Florent Hubert, Samuel Achache et Thibault Perriard), nous avons eu un véritable coup de cœur artistique pour Anne-Lise Heimburger qui interprète Emilia, une chercheuse allemande souhaitant repartir à zéro après la mort de son grand amour. Mais celui-ci lui apparaît en imagination, comme un entêtant souvenir impossible à fuir, où l’on sait que « ce qui est enfoui n’est pas perdu mais latent ». Incarné par Léo-Antonin Lutinier au fort potentiel comique, ce fantôme concentre à lui seul une bonne dose de scènes cultes et hilarantes comme celle du bain où il se prépare tel un athlète, sans oublier de se confectionner un magnifique slip de bain assorti d’un bonnet, en scotch noir, avant de se lancer dans une nage olympique dans l’étroite baignoire. Il se promène avec aisance sur la gamme jubilatoire de l’humour, aussi bien dans les mots que dans la gestuelle. Et dans cette banquise plongée dans un froid polaire où l’on peut faire des cartes postales avec une feuille blanche coupée en quatre morceaux, les performances scéniques et vocales nous font frissonner de plaisir.

La Fugue, mise en scène par Samuel Achache, dans la même veine que le Crocodile trompeur mais en plus givrée, est formidablement bien interprétée pour faire naître une parfaite illusion dont nous nous délectons dans notre imaginaire. Un accord parfait entre l’expression de la musique et de la fuite, dans une atmosphère glaciale à laquelle se mêle la chaleur des rencontres humaines, celles qui réchauffent le cœur comme une bataille de boules de neige en haut des sommets hivernaux. Cet art de la fugue sur la banquise polaire est rafraîchissant comme une coupe de glace et c’est exactement ce qu’il nous fallait pour commencer cette nouvelle année en beauté.

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