Alice et autres merveilles : « là où les rêves de l’enfance reposent »

A l’occasion des 150 ans du personnage imaginé par Lewis Carroll, Fabrice Melquiot et Emmanuel Demarcy-Mota s’emparent de cette figure mythique enfantine pour réécrire l’histoire et proposer l’épisode 1 d’un triptyque consacré à Alice et autres merveilles dans le cadre de la cinquième édition du parcours Enfance et Jeunesse du Théâtre de la Ville.

4835113_7_50e9_alice-et-autres-merveilles-de-fabrice_6efda8f30c45998d8f78c13b05c162c1
© Jean-Louis Fernandez

Alice surgit du public comme un songe plus vrai que nature. Après nous avoir présenté son illustre et réelle aïeule Alice Liddell, la petite fille qui inspira Lewis Carroll et dont la photo est projetée sur le mur en fond de scène, la malicieuse Alice nous entraîne sur l’immense terrain de jeu préféré des enfants : l’imaginaire. Elle qui voudrait faire des rêves son métier « parce que derrière tes yeux, quand tu rêves, c’est toute une vie qui passe. Et c’est souvent une vie mieux que la vie, parce que c’est impossible », elle partage sa vision de l’existence et ses souhaits : « J’aimerais une vie qui soit une merveille à elle toute seule. Tant qu’à faire : j’aimerais être une merveille ». Alors pendant près d’une heure et quart, elle nous fera revenir à ce passage délicat entre l’enfance et l’adolescence, en route vers le monde inconnu des adultes mais avec une réelle volonté d’évoluer dans « un monde où rien n’a de sens que le rêve » à un moment où il est si difficile de grandir. « Si le monde n’a aucun sens, qui nous empêche d’en inventer un ? » nous interroge Alice avec sincérité. Et ce n’est certainement pas Fabrice Melquiot et Emmanuel Demarcy-Mota qui s’y opposeront.

Mêlant tradition et modernité, Fabrice Melquiot revisite le texte de 1865 en conservant ce qui en fait une œuvre classique, tout en injectant une formidable intemporalité. Alice (espiègle Suzanne Aubert, d’une spontanéité et d’une présence rafraîchissante) est une petite fille actuelle, issue d’un mythe désacralisé puisque selon elle, pleine d’insouciance, « un mythe c’est un trou dans un vêtement ». Elle voit le monde à sa hauteur, avec sa conscience enfantine et une innocence enviable. Alors, elle va tenter d’appréhender le monde qui s’offre à elle, peuplé de créatures issues de son histoire, de différents contes ou de l’univers de l’enfance : le Lapin Blanc, démultiplié et déambulant à toute vitesse dans les étages du théâtre pour une illusion totale, le Chat de Cheshire qui n’a rien de très rassurant, mais aussi le Grand Méchant Loup (fabuleux Jauris Casanova) avec qui elle dansera, séduite par son aspect et tout droit sorti de l’univers de Tim Burton (qui s’intéressa lui aussi au personnage d’Alice) dont les griffes surdimensionnées font référence à Johnny Depp dans Edward aux mains d’argent, garçon peu ordinaire qui ne connaît que l’innocence, le Petit Chaperon Rouge (étonnante Sarah Karbasnikoff), jalouse de la notoriété d’Alice et qui doit faire des courses pour sa grand-mère qui ouvre et lit son courrier, Barbie (sublime Valérie Dashwood) qui avec ses 43 de QI craint qu’Alice ne vienne lui faire concurrence sur le marché du jouet, Pinocchio (touchant Olivier Le Borgne) qui rêve de se rendre à Bergerac pour séduire Roxane et se glisser dans la peau de Cyrano même si pour être acteur « il faut être fait de viande et non de bois »… En plongeant avec elle dans le terrier du lapin (dont la chute est un impressionnant moment d’un réalisme flagrant avec Alice suspendue dans les airs et faisant des cabrioles au bout d’un élastique), c’est tout un imaginaire collectif qui nous apparait avec un plaisir non dissimulé. Nous poussons les portes du monde de l’enfance où le pouvoir de l’imagination règne en maître et serons les témoins privilégiés d’un tea-time en compagnie d’un chapelier fou et d’une partie de croquet organisée par la Reine de Cœur (charismatique Sandra Faure) avec des flamants roses comme maillets et des hérissons vivants comme boules.

Ici, Alice ne traversera pas le miroir mais la Mare aux Larmes qui reflète parfaitement le fantastique et l’imaginaire du conte ainsi que son passage onirique, à la frontière du réel. Loin d’être comme un poisson dans l’eau, Alice fera de nombreux allers-retours vers la rive ou plongera la tête la première vers un ailleurs merveilleux. La scénographie, signée Yves Collet, est véritablement impressionnante et magique. Elle sert parfaitement le texte, notamment les variations sur les différentes échelles, hauteurs, profondeurs et perspectives lorsqu’Alice grandit ou rapetisse en fonction de ce qu’elle mange ou boit. Elle est renforcée par les somptueux masques d’Anne Leray, les costumes de Fanny Brouste (dont la mémorable robe verte à paillettes de Barbie) et les jeux d’ombres et de lumière. Emmanuel Demarcy-Mota y injecte une touche musicale avec Hey teacher des Pink Floyds ou encore Mad World des Tears for Fears et l’alchimie fonctionne à merveille avec une seconde partie plus psychédélique mais qui fait renaître la magie du conte initial.

Véritable ode au pouvoir de l’imagination, la création de la troupe du Théâtre de la Ville, Alice et autres merveilles, est une version contemporaine et fantaisiste qui donne envie de retomber en enfance. Bien que le spectacle s’adresse à un jeune public, il ne prend pas les bambins pour des personnes naïves et élève l’œuvre de Lewis Carroll en mettant en scène l’univers de l’expression de tous les possibles qui fera rêver petits et grands à l’occasion des fêtes de fin d’année 2015 et dont nous attendons avec impatience les deux autres volets du triptyque.

Advertisements

Laisser un commentaire

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l'aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion / Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l'aide de votre compte Twitter. Déconnexion / Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l'aide de votre compte Facebook. Déconnexion / Changer )

Photo Google+

Vous commentez à l'aide de votre compte Google+. Déconnexion / Changer )

Connexion à %s