Pinocchio : bienvenue à l’école de la vie

Après avoir présenté son formidable ça ira (1) fin de Louis le mois dernier à Nanterre-Amandiers puis à Pontoise dans le cadre du Festival théâtral du Val d’Oise, Joël Pommerat reprend à l’Odéon son Pinocchio créé en mars 2008 à l’inquiétante poésie qui développe tout un imaginaire envoûtant.

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© Elisabeth Carecchio

Joël Pommerat s’inspire du Pinocchio  de Carlo Collodi auquel il accentue un monde d’une effroyable noirceur pour en faire davantage un spectacle pour adultes plutôt que pour enfants même si la représentation est recommandée à partir de 8 ans. Nous sommes cependant bien loin de la version édulcorée de Disney. Ici, le petit pantin de bois, taillé dans un arbre cassé par la tempête une nuit d’orage, est irrévérencieux et d’une insolence redoutable. Naïf, impoli, il débarque dans le monde avec la volonté de s’y imposer : « Pour toi, je vais être le pantin le plus intelligent du monde » promet-il mais à sa détermination s’ajoute la même envie de travailler que celle d’une moule agrippée à son rocher. C’est pourquoi il n’en fait qu’à sa tête et y croit dur comme fer. Il se heurte à la cruauté du monde humain, est projeté sans ménagement à l’école de la vie. Pourtant, nous sommes pris d’empathie envers ce personnage menteur, qui nous touche de façon sincère au fur à mesure de son périple. Très exigent, Pinocchio rêve d’argent facilement gagné sans travailler. Il a honte de son père car il ne voit en lui que sa pauvreté plutôt que de s’intéresser à sa richesse de cœur et d’âme. Alors il se montre ingrat avec le vieil homme, comme un adolescent en crise, prenant pour argent comptant les sacrifices faits pour satisfaire ses moindres exigences comme lorsque son père vend son manteau afin de lui acheter un livre neuf pour se rendre à l’école. De malheurs en malheurs il tentera d’obtenir la rédemption mais peut-on vraiment changer dans la vie ? Pinocchio pourra-t-il devenir un jour autre chose que ce qu’il est ? Le bois pourra-t-il devenir chaire ?

Une succession de courts tableaux, entrecoupés de fondus noirs, forme une structure saccadée tout en conservant une narration fluide et bien amenée, avec une vie qui se déroule dans un rythme effréné. L’adaptation bénéficie d’une dramaturgie intelligente, précise et percutante servant à merveille l’univers fascinant et envoûtant peint par Joël Pommerat et s’appuie sur la présence de cinq acteurs d’exception avec en tête Myriam Assouline dont le visage blanc comme un clown prête ses traits au pantin. Elle est très crédible et sensible, notamment dans la scène où Pinocchio se fait arnaquer, croyant dur comme faire à l’arbre aux billets. Elle se montrera également émouvante quand, Pinocchio deviendra un âne et sera vendu au directeur d’un cirque pour être dressé. La scène de punition nous arrachera même quelques larmes furtives. Le personnage en a assez de souffrir et voudrait juste être heureux. Alors il ment sur sa pauvreté, au risque d’en mourir, allant au devant de tous les malheurs. Heureusement, même s’il a la chance contre lui, Pinocchio peut compter sur la bienveillance de la Fée, sublime et gracieuse Maya Vignando, perchée sur des échasses dans une longue robe aux drapés envoûtants. Telle une bonne conscience, elle va le remettre dans le droit chemin, celui de l’école, et lui proposer de faire de lui un véritable petit garçon mais, influençable, il lui donnera beaucoup de fil à retordre et il faudra une bonne dose de patience, de douceur et d’amour à la fée pour le sauver. Au détour de plusieurs mésaventures, le pantin de bois retrouvera l’homme âgé, tendre Daniel Dubois, dans le ventre d’un animal. Leur périple de naufragé sera un grand moment, notamment grâce à une époustouflante scénographie. Nous regrettons presque que le rôle du père ne soit pas davantage développé dans la pièce tant il touche à notre âme d’éternel enfant. Enfin, le présentateur, Pierre-Yves Chapalain, qui jure de l’importance de la vérité, distille l’émotion tout au long de l’œuvre et porte un regard juste et touchant sur l’extraordinaire histoire que celle du destin de Pinocchio devenu petit garçon et dont « la vie commença pour de bon à partir de ce moment-là ».

L’exceptionnelle scénographie proposée par Eric Soyer nous plonge dans l’illusion la plus totale et émerveillera les adultes ayant gardé une part de leur âme d’enfant. Esthétiquement, nous avons un univers inquiétant et obscur mais c’est visuellement si beau que nous nous laissons transporter, pendant une heure et quart, dans le monde envoûtant du petit pantin de bois qui voulait devenir un véritable garçonnet. Un bonheur théâtral dont la saveur est celle des bulles de champagne pendant les fêtes de fin d’année.

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