Rouge décanté ravive les douleurs

Créée à Anvers en 2004, Rouge décanté aura dû attendre onze ans pour être représentée à Paris. Adaptée du roman autobiographique de Jeroen Brouwers et mise en scène par Guy Cassiers, actuel directeur de la Toneelhuis d’Anvers où l’œuvre est reprise chaque année, la pièce est portée par Dirk Roofthooft, hallucinant comédien flamant qui livre ici une extraordinaire performance scénique.

Foto / Copyright Pan Sok / Voorburg
© Pan Sok / Voorburg

Rouge décanté explore, sans pathos ni surplus larmoyant, la souffrance humaine et ses conséquences psychologiques à travers les stigmates d’une enfance détruite dans le camp d’internement japonais de Batavia (aux Indes néerlandaises) en Indonésie au cours de la Seconde Guerre mondiale où le personnage, aux côtés de sa mère, sa sœur et sa grand-mère, a fait l’expérience de l’horreur, de la cruauté, de la torture et de l’emprisonnement moral dont il n’a pu parvenir à s’en défaire tant la douleur est gravée à jamais dans sa mémoire et son esprit marqué au fer rouge pour toujours, brisant ainsi l’homme qu’il est devenu. Et si la fin de la guerre fut marquée pour lui par une cicatrice qui ne sera effacée de la face du monde, il en sera de même pour ses souvenirs d’enfance.

Le personnage interprété par Dirk Roofthooft, tout en pudeur, est d’une sincérité et d’une intensité bouleversantes, laissant entrevoir une fragilité humaine saisissante, faisant de ce seul-en-scène un moment fort et désarmant tant le récit qu’il fait est effroyable et prenant. Il prête tout son talent aux souvenirs encore à vif de l’écrivain néerlandais Jeroen Brouwers. Dans une mise en scène simple et sensible, la direction d’acteur au cordeau que fait Guy Cassiers subjugue une puissance émotionnelle rare. Grâce à cinq caméras placées sur le plateau, nous entrons dans le monde de l’intime, de l’indicible, au plus près des troubles du personnage grâce à son univers mental, baigné par une lumière rouge constante, un rouge écarlate de la même teinte que ses blessures intérieures, les plaies béantes de son enfance, impossible à refermer. Les séquelles sont telles qu’il restera indifférent à l’annonce de la mort de sa mère, le 27 janvier 1991, désormais incapable de ressentir la moindre émotion, comme si son âme était devenue imperméable à toute nouvelle douleur. Son cœur s’est vidé de tout sentiment, de toute sensation mais surtout de toute capacité à aimer ou s’émouvoir. Cela en est perturbant car chaque élément décuple notre empathie envers cet homme.

Lorsque le public s’installe, il est là, légèrement dans la pénombre, à enlever la corne de ses pieds qui semble revenir constamment, comme l’ineffable horreur gravée dans sa mémoire. Alors, dans un geste obsédant, il râpe sa voûte plantaire, tente de récupérer les cellules mortes et recommence, encore et encore. Son quotidien est un éternel recommencement comme en témoigne le minuteur qui lui rappelle sans cesse qu’il doit prendre ses pilules. Tout a été sonorisé et l’omniprésence des micros renforce la proximité entre le public et le plateau, amplifiant chaque geste, chaque parole, chaque souffle, chaque soupir. Son ombre est projetée, comme celle du passé qui erre encore à ses côtés sans pouvoir s’en détacher. A de nombreuses reprises, il sera filmé en gros plan, comme prisonnier, de l’écran et du camp sur l’île de Jerva où il n’est jamais vraiment parti puisqu’il y a laissé toute son humanité. Les quelques hésitations de l’acteur dans la langue de Molière accentuent l’émotion transmise et la fragilité apparente de cet homme brisé à jamais dont la nonchalance l’a conduit à tant de regrets rouge vif comme une tâche de sang qui apparaîtrait dans le cœur pur d’un enfant, comme le rond sur le fond blanc du drapeau japonais.

Dirk Roofthooft souligne, dans une hallucinante et extraordinaire performance, toute la force émotionnelle du roman autobiographique de Jeroen Brouwers qui prend aux tripes et nous émeut aux larmes. Les mots sont tranchants comme la faucille de la mort pour un texte parfois teinté de poésie mais souvent ultra-sensible, comme un obus qui éclaterait dans nos veines pour tout ravager sur son passage. Nous ressortons de Rouge décanté la gorge nouée et le cœur serré, à bout de souffle, comme sonnés devant une douleur aussi vive, aussi présente et il faudra un long moment pour que ce sentiment de mal-être se dissipe petit à petit dans notre esprit. L’enfant aurait voulu échanger ce qu’il avait de plus précieux à ses yeux pour soulager sa mère et atténuer les atrocités vécues, nous, spectateurs, voudrions en faire autant pour le petit garçon devenu homme mais il n’existe pas de formule magique pour guérir les âmes, à notre plus grand regret.

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