La Cerisaie : l’impétueuse énergie de Christian Benedetti

Christian Benedetti a créé La Mouette à sa sortie du conservatoire en 1980 puis l’a remis en scène 32 ans plus tard. Dès lors, il décide de monter l’intégrale des œuvres de Tchekhov. S’en suivra donc Oncle Vania puis Trois Sœurs avant de présenter cette saison sa quatrième création de l’auteur russe : la Cerisaie.

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© Roxane Kasperski

La Cerisaie raconte l’histoire d’une propriétaire, Lioubov Andreevna, qui revient dans son domaine après plusieurs années passées à l’étranger à fuir le souvenir de la noyade de son enfant. Mais, ne pouvant faire face aux dépenses, la Cerisaie est menacée d’être cédée. Mise au pied du mur, toute la famille profitera des derniers instants d’insouciance avant de se rendre à l’évidence mais cette réaction bien tardive ne pourra changer le cours des choses, dont l’issue est annoncée telle une tragédie dès l’acte 1 : la cerisaie sera vendue en août. Lopakhine souhaite l’acquérir pour le lotir afin d’en faire profiter les estivants mais Lioubov ne peut s’y résoudre alors elle espèrera une issue plus heureuse jusqu’au bout, se voilant la face pour tenter coûte que coûte de préserver le monde de l’enfance, désespérément révolu.

Christian Benedetti est un habitué du théâtre du Beauvaisis où il poursuit les représentations de son ambitieux projet. La Cerisaie a été créée en juin 2015 aux Nuits de Fourvière et le moins que l’on puisse dire c’est qu’il distille beaucoup de vie dans le domaine. « Le théâtre de Tchekhov n’est pas un théâtre de fiction, les êtres parlent vite, comme ils pensent » confie le metteur en scène. Alors c’est avec un débit très rapide qu’il fait évoluer les personnages, au risque parfois de rendre inaudibles leur propos. Mais ce n’est pas foncièrement un problème car ce qu’ils disent n’est pas l’essentiel. Leur attitude parle davantage sur leur état d’esprit que les mots qu’ils emploient. Et dans ce brouhaha joyeux, typique des retrouvailles familiales après une longue absence, une grande vitalité s’empare du plateau. Cependant, cette énergie est contrebalancée par des silences dérangeants qui cassent un peu le rythme, comme des arrêts sur image, rendant l’ensemble à fleur de peau. Néanmoins, les petits anachronismes (les bruits de la tronçonneuse par exemple) confèrent à l’ensemble une dimension plaisante, plus proche de nous, qui nous emporte pleinement et parvient à nous convaincre. Un seul petit regret concerne la scène de la fête qui, chez tg STAN était formidable, mais ici manque un peu d’éclat excepté la partie de danse collective sur une musique russe, derrière la palissade de plexiglas symbolisant la salle du domaine familial, point de départ d’un dénouement cruel d’une tragédie jouée d’avance.

Le metteur en scène, qui interprète un Lopakhine plutôt complexe, s’entoure d’une troupe de bons acteurs avec en tête Brigitte Barilley qui instaure dans son jeu beaucoup de finesse. Elle est une propriétaire du domaine à la fois tendre, drôle et touchante. Jean-Pierre Moulin est particulièrement convaincant dans la peau du vieux Firs, le domestique du domaine, qui sera oublié au moment du grand départ tant il fait partie des meubles depuis de longues années. Alix Riemer et Hélène Vivies campent deux filles que beaucoup de choses opposent avec conviction, l’une dans la joie et l’autre dans une immense rancœur. Notons également la belle présence scénique de Lise Quet en Charlotta Ivanovna, la gouvernante d’Ania, dont les tours de magie illuminent la pièce. Au final, les douze acteurs font de la Cerisaie une belle pièce de troupe et nous font passer une heure et demie plaisante avec un jeu épuré, primitif, dans toute la simplicité voulue par Tchekhov.

Avec sa nouvelle création, Christian Benedetti dépoussière la dernière pièce de l’auteur russe écrite en 1904 par une mise en scène énergique où les codes du vaudeville se glissent en douceur, faisant se rencontrer des situations drôles et tragiques dans un rythme haletant de comédie. C’est plaisant de voir ainsi monter l’œuvre de Tchekhov, plus actuelle que jamais, incarnée avec brio et authenticité.

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