Die Weise von Liebe und Tod des Cornets Christoph Rilke : partition poétique et chorégraphique d’Anne-Teresa de Keersmaeker

Créé en septembre 2015 à la Ruhrtriennale, Le Chant de l’Amour et de la Mort du cornette Christoph Rilke s’installe au Théâtre de Gennevilliers (T2G) pour quelques représentations envoûtantes, presque oniriques, dans le cadre du volet danse de la 44ème édition du Festival d’Automne à Paris.

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© Anne Van Aerschot

Un plateau dénudé tout en profondeur, un espace vierge de tout mouvement, de toute présence lorsque Michaël Pomero arrive pour entamer un sublime prologue au spectacle. Dans un solo empreint de fougue et de passion, sans aucun autre accompagnement que le bruit de ses pas, il va peu à peu laisser les traces de ses déplacements sur le sol clair du plateau, légèrement recouvert d’une fine pellicule de poussière qui s’efface au fil de ses passages, comme un vernis s’écaille lorsque le temps fait son œuvre en agissant sur lui. De courses interrompues en sauts, ronds de jambes et ports de bras majestueux, pas un bruit ne vient troubler sa prestation observée par un public subjugué et toujours dans la lumière de la salle. Puis l’obscurité se fait et en fond de scène, sur grand écran, le titre de l’œuvre apparait, en allemand côté jardin et en français côté cour. Alors, dans un impressionnant silence enveloppant en douceur l’assistance, le texte de Rainer Maria Rilke nous est offert en lecture, dans les deux langues, pour une découverte individuelle, intime de cet écrit, une projection brute dans le noir apaisant d’une œuvre de jeunesse de l’écrivain autrichien. A mi-lecture, une silhouette apparait et souffle maladroitement dans sa flûte traversière avant d’enrichir une évidente mise en tension. Il s’agit de Chryssi Dimitriou, progressivement mise en lumière mais qui restera légèrement en retrait de la suite à venir, à savoir un amour fusionnel exprimé par le couple Anne-Teresa de Keersmaeker et Michaël Pomero dans un duo fabuleux. Les sons, comme des étouffements, suivis d’un souffle saccadé, prennent tout leur sens mais lorsque la musicienne va se mettre sur le côté pour observer les deux danseurs, nous nous laissons emporter par leurs jeux d’ombres. Leurs corps se prolongent, se complètent, se rejoignent avant de se fondre l’une à l’autre puis, lentement, leurs ombres se démultiplient. C’est d’une beauté renversante jusqu’à ce qu’ils s’arrêtent net et qu’Anne-Teresa de Keersmaeker ne déclame le texte de Rilke dont la traduction ne s’affichera qu’à mi-parcours. Pour qui ne comprend pas la langue de Goethe, il faudra s’attacher davantage à la musicalité des sonorités qui donne envie de fermer les yeux pour mieux en savourer la douceur qui en résulte.

Si la chorégraphe belge voulait « travailler sur l’incarnation des mots », nous déplorons que la partie danse ne soit pas assez étoffée. Les mouvements posés sur les mots de Rilke ne nous touchent pas toujours, l’ensemble manquant parfois d’émotions. Cependant, il reste la beauté de la langue, la poésie exprimée et l’évocation fine et sensible du texte. La représentation est éminemment délicate mais de longs passages de récitation restent sans mouvements, ce qui implique chez le spectateur une baisse de l’intensité malgré une mise en tension fulgurante installée durablement entre la musique et la danse. La flûtiste est bien évidemment au cœur de cette musicalité avec les mélodies du compositeur italien Salvatore Sciarrino mais également la langue allemande de Rilke, d’une fluidité notable, sublimée par Anne-Teresa de Keersmaeker elle-même, formidable récitante qui révèle toute la beauté du texte dont elle s’empare avec force et conviction pour une remarquable incarnation bien qu’elle tende à s’en affranchir par la danse. Peu à peu, la fulgurance du texte fait corps avec les mouvements, jusqu’à baigner le plateau et la salle d’une lumière rouge sang au passage le plus fulgurant de la narration. Avant un retour plus calme, avec toujours une récitante expressive, presque sensuelle. Lorsque le texte s’achève, nous sortons de notre torpeur par une lumière blanche, aveuglante, violente, en adéquation avec ce qui vient de se passer. C’est bouleversant.

Malgré quelques petits défauts, la performance nourrissante d’Anne-Teresa de Keersmaeker propose, après Golden Hours (As you like it) inspiré par Shakespeare et présenté en fin de saison dernière au Théâtre de la Ville, un nouveau lien entre littérature et danse ou plutôt entre poésie et mouvements, faisant de ce Chant de l’Amour et de la Mort du cornette Christoph Rilke une œuvre exigeante d’une rare beauté.

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