Le Metope del Partenone : urgence vitale et absolue

Alors que le Festival d’Automne poursuit le portrait consacré en deux ans à Roméo Castellucci, cette deuxième pièce nous plonge dans la véritable tragédie, celle de l’horreur, de la barbarie, de l’indicible, imprégnant l’œuvre d’une émotion palpable unissant les spectateurs dans un silence saisissant.

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Avant la représentation, le metteur en scène a pris la parole et semblait particulièrement affecté. Il s’est excusé, nous a demandé humblement pardon, de présenter son œuvre dans les conditions actuelles, car, même si les images ont été inventées et créées à Bâle en juin dernier, elles sont reçues à Paris comme un miroir des attentats du 13 novembre 2015, ayant « le malheur de contenir des images identiques à ce que les Parisiens viennent de vivre il y a seulement quelques jours ». Il fallait donc avoir le cœur bien accroché pour pénétrer dans la Grande Halle de la Villette, vide et silencieuse. L’estomac noué, le public entre mais ne sait où se placer. Chacun hésite, erre dans un espace neutre, dans une attente inconfortable où tout le monde sait ce qu’il va découvrir mais n’imagine peut-être pas à quel point ce sera saisissant de réalisme, viscéralement très fort et avec des images profondément marquantes. Véritable choc visuel, l’authenticité des situations interroge, bouleverse, perturbe mais souligne une urgence vitale et absolue qui résonne tragiquement en nous.

Selon Roméo Castellucci, les frises du Parthénon (les métopes) ne représentent rien d’autre que « des batailles pour la vie ». Ce sont ces batailles qu’il met en scène, celles de six équipes de quatre « vrais » secouristes qui tentent de conserver la vie que la mort veut emporter. Six batailles, six défaites où les mots, tombant comme un couperet en clôture de chaque situation, tels que « c’est fini » ou encore « terminé » prononcés avec détachement par les sauveteurs qui ont échoué, semblent bien dérisoires face à l’émotion-tornade qui nous envahit, nous enveloppe, nous bouscule et nous marque au plus profond de nous-mêmes. Alors que des assistants préparent la victime, le public est attroupé, comme des badauds dans la rue, en situation de voyeurisme et d’impuissance. Le terrible rituel du désespoir commence. Les victimes, seules, agonisent. Que ce soit suite à un accident, à une crise cardiaque, à des brûlures chimiques ou encore à une explosion sectionnant l’un des membres, elles attendent toutes l’arrivée des secours dans une angoisse communicative à la hauteur de notre impuissance. Alors la sirène de l’ambulance fend le silence des sanglots et cris étouffés. Evaluant l’état de conscience et parant au plus urgent, les secouristes tenteront l’impossible par six fois avant de perdre la bataille. Lorsque le « bip » plat de l’électroencéphalogramme retentit, il ne reste plus aucun espoir. Alors, ils déclarent forfait, rangent le matériel, déplient le drap blanc dont ils recouvrent avec pudeur la victime et nous laissent avec la cadavre et une énigme projetée sur le mur du fond. Malgré le drame qui vient de se nouer sous nos yeux, la vie reprend le dessus. C’est pourquoi chaque âme emportée par la mort se relève pour accompagner la réponse (que nous n’avons pas toujours) aux devinettes posées telles que : « Je ressemble par mon aspect à la nuit mais ma couleur n’est pas le noir et je porte avec moi les ténèbres, même en plein jour. Les étoiles ne m’éclairent pas, et le soleil non plus. Le soleil, à son zénith, me tue mais lorsque c’est moi qui vis au maximum de ma grandeur, c’est lui qui meurt. La nuit n’accepte que je l’imite que durant le jour mais si je veux l’imiter, elle me tue. ». Difficile de savoir que l’ombre se cache derrière cette énigme, et non la mort comme on pourrait le penser instinctivement.

Nous demeurons impuissants un long moment, prisonniers de l’émotion et de l’intensité reçues comme un poignard dans le cœur lors des six batailles tragiques du Metope del Partenone. Tandis que nous suivons, hagards, le balai incessant des engins de deux agents d’entretien désignés pour effacer les traces de la tragédie, il n’y a rien à applaudir après avoir été pénétrés ainsi si violemment par l’horreur, après avoir été désemparés à ce point par les pertes successives. Alors, il ne reste plus qu’à repartir, sonnés, anéantis, meurtris mais vivants ! C’est bien là la seule victoire de la vie contre la mort ce soir-là.

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