Ödipus der Tyrann : féminisation sublimée de la tragédie grecque

Première pièce sur les trois qui seront présentées par Roméo Castellucci pour le Festival d’Automne à Paris qui lui consacre un portrait en deux ans, Ödipus der Tyrann, spectacle créé en mars 2015 à la Schaubühne de Berlin prend appui sur la version de l’écrivain allemand Friedrich Hölderlin qui s’inspire de l’Œdipe-Roi de Sophocle.

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© Arno Declair

Œdipe est un héros de la mythologie grecque, coupable de parricide et d’inceste, deux drames prédits par l’oracle de Delphes à ses parents Laïos et Jocaste qui décidèrent de l’abandonner. Mais la terrible prophétie arriva tout de même et Œdipe tua par inadvertance son père biologique et épousa sa mère. C’est aussi lui qui résolu l’énigme de la Sphinge, un être féminin, mi-femme mi-bête, délivrant ainsi la ville de Thèbes.

Lorsque la représentation débute, une nonne se meurt doucement au fond de son couvent. Les murs se meuvent en silence pour nous transporter dans différents lieux de cet espace reclus, présentant une succession de courts tableaux solennels animés derrière un voile noir, où l’on voit toutes les religieuses, vraisemblablement des bénédictines respectant le vœu de silence, s’activer. De la cellule à la chapelle en passant par le jardin, nous suivons l’évolution du mal qui ronge la bonne sœur dans chaque moment de son quotidien. Sortes de tranches de vie monastique, elliptiques et brèves, elles prennent fin lorsque la religieuse est rappelée à Dieu. Tandis que la mère supérieure s’attèle à mettre de l’ordre dans la cellule de la défunte, elle découvre en guise de cale pour un lit quelque peu bancal, un exemplaire de l’Ödipus der Tyrann de l’auteur allemand de la fin du XVIIIe, début du XIXe, Hölderlin. Elle débute alors sa lecture et fait basculer la pièce dans la tragédie à travers son univers mental dans lequel les personnages antiques sont projetés. Nous sommes après la terrible prophétie de l’oracle de Delphes : Œdipe a tué son père et épousé sa mère tandis que son oncle Créon est soupçonné du meurtre malgré l’intervention du devin aveugle Tirésias. Tout comme dans son Moses und Aron présenté à l’opéra Bastille il y a quelques semaines, Roméo Castellucci oppose le noir et le blanc dans une beauté très picturale quasi filmique, nous faisant passer de l’ombre à la lumière de façon subtile. Tel un linceul, le noir cède la place à un voile blanc éclatant, couleur de pureté, faisant la lumière sur la tragédie, dans une impressionnante dualité de l’âme et du corps. La première demi-heure se déroule dans un silence pesant, troublé par des chants liturgiques s’élevant dans la salle tout comme l’ordre rigoureux du couvent est perturbé par le chaos de la tragédie qui s’immisce partout, « vécue comme une maladie qui s’empare de tout l’espace et le contamine ». C’est incroyablement beau.

Pour la première fois, Roméo Castellucci affronte une pièce dialoguée. Avec un texte réécrit en allemand contemporain pour guider les acteurs, il confie ce texte difficile et obscur « où tout se joue entre les lignes, dans le non-dit, dans l’indicible » à la merveilleuse troupe de la Schaubühne de Berlin. Excepté Tirésias (époustouflant et dément Bernardo Arias Porras, halluciné, en transe lors de sa prophétie, nous faisant vivre une expérience vibrante au sens littéral du terme, d’une puissance démultipliée, jusqu’à en trembler sur nos sièges), tous les rôles sont attribués à une distribution féminine étincelante, en référence à « l’écriture féminine » d’Hölderlin et à cette féminisation du mythe d’Œdipe et de la tragédie grecque plus largement. Puisque « la grâce prime dans la manière de porter la parole », le metteur en scène fait une formidable « redécouverte de la tragédie attique, celle d’une pensée où s’affirmerait la part féminine et orientale de la Grèce ». Angela Winkler est impressionnante dans son interprétation du Chœur avec beaucoup de cœur. Œdipe, qui est l’inceste, le parricide, la révélation de notre inconscient à notre conscience, le mal qui s’infiltre partout et la lutte inégale entre désir et raison, est fabuleux sous les traits délicats d’Ursina Lardi. Dans sa mise en scène, Roméo Castellucci mêle la mythologie grecque à l’iconographie chrétienne en associant les personnages antiques à une représentation religieuse. Ainsi Œdipe et Jésus se confondent tandis que les traits de la Vierge Marie se révèlent en Jocaste (fabuleuse Iris Becher). Tirésias trouve un double en Saint-Jean-Baptiste, apparaissant avec un agneau dans les bras et Créon s’incarne en l’Apôtre Pierre qui dépose sa clé aux pieds d’Œdipe, qui, lorsqu’il se crève les yeux pour ne plus voir ses crimes, apparaît derrière le visage de Castellucci, filmé en gros plan, qui souffre et éprouve la même douleur que le personnage, aveuglé par un gaz lacrymogène.

Malgré un fin qui demeure dans le mauvais goût avec trois masses informes, peut-être une nouvelle Trinité qu’il faudra digérer, laissant échapper des bruits de flatulences et saccageant la beauté présentée depuis le lever de rideau, la tragédie antique se mêle habilement aux Evangiles et les images créées renforcent le pouvoir de fascination qu’exerce sur nous le metteur en scène. Il faudrait toutes les citer pour être justes, mais retenons parmi la multitude présentée, l’Œdipe à la main d’or ou cet encastrement de religieuse dans d’étroits escaliers tels des galeries souterraines. Comme toujours, Roméo Castellucci questionne, bouleverse et donne matière à une réflexion plus profonde. Même si certaines symboliques nous échappent, il faut accepter de ne pas tout comprendre pour mieux s’imprégner de sa démarche artistique. Figurant parmi les metteurs en scène et plasticiens les plus intrigants mais aussi les plus passionnants de la scène internationale, son génie, associé au talent des acteurs de la Schaubühne, a su une nouvelle fois nous captiver, notamment grâce à son splendide et grandiose travail de scénographie, dans cette formidable rencontre de deux iconographies : celle du monde grec païen et celle de la religion chrétienne, révélant toute la puissance de la tragédie grecque. Fascination et beauté opèrent en nous de manière bluffante dans une exaltation des images imparable.

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