Répétition : règlement de comptes sur le plateau

Sur le même principe d’écriture que Clôture de l’Amour, Pascal Rambert crée la pièce Répétition au Théâtre de Gennevilliers (T2G) lors du Festival d’Automne à Paris en décembre 2014. On y retrouve un quatuor d’acteurs au sommet de l’art théâtral qui ne peut laisser indifférents.

Chaillot-repetition
© Marc Domage

La Structure, un collectif artistique, répète dans un gymnase une pièce. Deux actrices, un auteur et le metteur en scène sont réunis dans ce lieu sportif. Lorsque Audrey, l’un des comédiennes, surprend un regard entre sa partenaire Emmanuelle et Denis, l’écrivain, elle va laisser s’exprimer toute sa colère et lancer les affrontements verbaux qui vont une nouvelle fois révéler toute la force et la puissance de l’écriture rambertienne que nous affectionnons tant. Comme pour Clôture de l’Amour, les personnages de Répétition portent le même prénom que celui de leurs acteurs. Mais tandis que Stan et Audrey s’opposaient sur le sentiment amoureux dans un uppercut langagier saisissant, ici, « ce sont des énergies directes qui se succèdent et s’encastrent les unes dans les autres. La première est celle d’Audrey qui démultiplie celle d’Emmanuelle qui, elle-même, pénètre celle de Denis, laquelle se termine à l’intérieur du corps de Stanislas. ».

Audrey Bonnet, toujours aussi fabuleuse, ouvre le bal des jouxtes verbales qui vont se dérouler pendant deux heures quinze dans un décor réaliste grâce à la formidable scénographie de Daniel Jeanneteau, un gymnase avec ses lignes au sol, délimitant les terrains et son imposant panier de basket. Le fair-play est laissé aux vestiaires lorsque la révolte d’Audrey, brune longiligne, s’exprime. Dans une tenue décontractée composée de jeans, d’un tee-shirt bleu pâle et d’une paire de bottes à talons, sa diction si reconnaissable et son phrasé inimitable nous transportent d’emblée. L’actrice nous trouble au premier mot prononcé et saura rester captivante de bout en bout de sa logorrhée qui durera un peu plus d’une demi-heure et durant laquelle elle va longuement s’interroger « Les mots sont-ils le miroir des choses ? (…) Le langage réussit-il ou le langage échoue-t-il ? (…) Comment comprendre l’amour sans l’admiration ? » puis s’intéresser à la naissance d’une passion, thème posé sur la table, sous la lumière d’un néon, comme le ferait un auteur en exposant le sujet de sa pièce au regard de ses acteurs. La mise en tension du spectateur est progressive et lorsqu’Emmanuelle prend le relai, l’implosion du groupe est proche. Elle évoque vingt ans de « Structure » mais aussi de non-dits et de rancœur. Alors tout implose à la manière de son désir qu’elle exprime pour Denis et Stan. Emmanuelle Béart, qui a gardé le charisme naturel qu’elle avait déjà dans Manon des Sources, a ce côté enchanteur qui sait nous embarquer dans de vertigineux sentiments. Ici, elle se montre entière et passionnée. Elle oppose à la rage d’Audrey une fragilité apparente, des fêlures empathiques qu’elle transforme en force ainsi qu’une sensualité envoûtante dans son rapport au désir. Elles, les actrices qui vivent « sur la planète des mots », en font des armes puissantes qu’elles abattent avant de finir au sol, épuisées d’un face à face où jouir et aimer semblent être deux notions interdites et condamnées.

Lorsque vint le tour de Denis de s’exprimer, il s’attache à défendre le statut de l’artiste qui est « un psychopathe qui n’hésite pas à tuer pour le bon accomplissement de son œuvre », affirmant que « c’est cela écrire, survivre à l’explosion et mettre en forme l’informe qui tombe de nos lèvres». Il parle des mots, de la naissance de la passion par les livres, de son opposition avec Stan aussi, qui s’agite et trépigne d’impatience en couvant son intervention finale. D’une justesse inouïe, le sociétaire de la Comédie-Française Denis Podalydès se montre à la hauteur du rôle et se révèle être un excellent interprète des mots de Rambert, lancés comme des ballons sur un terrain. Il est poignant dans son rapport à son activité d’écrivain : « Je suis devenu écrivain pour tuer (…), je suis devenu écrivain pour entrer en toi par les mots, je suis devenu écrivain pour tuer tes mots et les remplacer par les miens. ». Sensible et posé, son intervention est bouleversante et nous touche fortement. Enfin, vient le moment tant attendu pour Stan de s’emparer de la parole en reprenant des citations ou expressions de ceux qui l’ont précédé. De sa voix légèrement éraillée, il rebondit sur le sentiment de l’amour qui « est partout et pour chacun ». « Comme le messager antique porteur de deux visages dans ses mains le sien et celui du monde », Stan se charge de la partie bilan, des rêves à l’Histoire en passant par la vérité. Fabuleux et magistral comme à son habitude, il achève de nous convaincre que « nous sommes chacun des habitants du rêve de l’autre. ».

Et au milieu de ces très belles prises de parole dans une longue tirade individuelle, chacun participe à la mise en abyme de la répétition. La musique d’Alexandre Meyer, utilisée avec parcimonie, renforce l’aspect huis-clos de la scène. La synergie du quatuor sublime un texte percutant et réaffirme un théâtre pur, touchant à l’essence même de cet art. La mise en scène, réglée sur mesure, et baignée dans une lumière crue, est quasi chorégraphique et le silence éloquent des corps qui sont en attente lourd de sens. La répétition se clôture sur l’intervention d’une gymnaste, Claire Zeller, apportant une touche de légèreté et balayant du bout de son ruban qui claque dans un silence pesant toute l’animosité et les sentiments de chacun, laissant place à la beauté et l’harmonie. C’est fort, poignant, vibrant, vivant. Un magnifique moment théâtral comme Pascal Rambert en a le secret.

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