Fin de l’histoire : uchronie avortée signée Christophe Honoré

A travers un spectacle dans la lignée de Nouveau Roman, consacré au mouvement littéraire, Christophe Honoré revisite l’Histoire de manière insolente et audacieuse mais l’ensemble tourne à vide et peine à convaincre réellement.

fin-de-lhistoire-2.jpg Jean Louis Fernadez
© Jean-Louis Fernandez

Nous sommes en Pologne, l’année 1939. Le jeune Witold, 17 ans, et sa famille se retrouvent à la gare de Varsovie avant que le benjamin ne parte pour l’Argentine. Mais la mère s’est trompée sur les horaires du train, ce qui lui vaudra les railleries des siens. L’attente devient alors le créneau idéal pour le jeune homme, immature et rêveur, de tenter de refaire et réécrire l’Histoire, à l’aube de la Seconde Guerre mondiale. Ils vont tour à tour convoquer des philosophes (de Fukuyama à Hegel en passant par Karl Marx), ou organiser un Munich bis (célèbre conférence de l’été 39) où le partage des pays se fera grâce à une carte de l’Europe reconstruite en valises, suivi d’un tour de chants européens avant de conclure que s’il n’y avait pas eu la guerre, il n’y aurait pas eu tous les autres événements plus récents. La logique est implacable et Witold rêve d’atteindre le lieu où se crée l’Histoire.

Prenant appui sur une pièce inachevée de Witold Gombrowicz, un écrivain polonais, Christophe Honoré s’interroge sur le cours de l’Histoire et aborde les problèmes d’égarement de l’Europe en crise. Malheureusement, il s’y perd en route et se contente d’accumuler les fragments de textes, les idées, les propositions et d’assembler les intentions. Cela donne alors une sensation d’une pièce inaboutie qui se remplie par le vide tout en restant creuse.  Il tente de prouver qu’on ne peut changer le passé et défend l’idée selon laquelle l’Histoire présente un aspect cyclique et que nous sommes voués à reproduire sans cesse les mêmes erreurs. Cependant, le thème est banalisé et Christophe Honoré prend le parti pris de la légèreté. Il ne parvient pas à délivrer de véritable pensée et noie toute réflexion politique sous une version parodique et risible.

Le spectacle, créé en octobre 2015 au CDDB – Théâtre de l’Orient, le Centre dramatique national où Christophe Honoré est artiste associé, ne manque pas de propositions et de bonnes intentions mais l’ensemble est dépourvu de souffle, de rigueur, de sens et de cohérence, le rendant creux. En effet, à aucun moment Fin de l’histoire ne s’enflamme, la pièce restant plate et se heurtant aux limites de l’écriture de plateau, ce qui est fortement déstabilisant. De belles choses parviennent néanmoins à s’extraire de l’ensemble à travers les thèmes chers à l’auteur-réalisateur-cinéaste tels que l’immaturité, la jeunesse, la bisexualité ou l’ambiguïté des désirs, la rêverie, la place de la musique dans la production finale… des caractéristiques fortes déjà développées notamment dans son sublime film Les Chansons d’amour. La scénographie, imposant hall de la gare de Varsovie, signée Alban Ho Van renforce le jeu des acteurs qui ne sont pas à blâmer. Le jeune danseur-acteur Erwan Ha Kyoon Larcher, tout en grâce et agilité, est époustouflant en Witold, tout comme Marlène Saldana, incarnant à la fois sa sœur Rena (très drôle en professeur de danse) et Joseph Staline. Annie Mercier (la mère et Daladier), Mathieu Saccucci (Josek et Benès) ainsi que Elise Lhomeau (troublante Krysia) ne démérite pas à leurs côtés. Si l’ensemble nous apparait comme un vulgaire amas d’idées, en revanche, la fin a été particulièrement soignée, un pur joyau autant visuel qu’auditif, une apothéose où les bombardements sonores et olfactifs transcrivent à merveille l’idée d’ensevelissement, de souillure du passé. Philosophie et histoire se mêlent sur le plateau au son de la chanson française (Francis Cabrel, Michel Sardou et Patricia Kaas côtoient Mussolini et Hitler) ou de Bohemian Rhapsody du groupe Queen mais il faut chercher du côté du texte de Witold pour extraire un début de sens : « Le monde m’a échappé (…) quelque chose d’affreux se trame (…) je pressens que tout finira mal (…) quelque chose s’est détraqué entre moi et le monde ». Il n’hésite pas à poser la question « Pourquoi ne devrais-je pleurer que sur mes espoirs détruits ? » et avoue sans ménagement que sa « vie est désarmée devant l’Histoire », même si « les hommes font leur propre histoire » selon Karl Marx.

Même si l’intime fait évidemment écho à la grande Histoire, l’enjeu de la pièce nous a totalement échappé et nous nous perdons dans un spectacle qui ne fait pas vraiment sens en nous. Christophe Honoré ne nourrit pas notre questionnement qui ne peut être comblé. Nous ressortons de la salle frustrés d’être restés hermétiques à autant d’éléments dans une œuvre très (trop) dense. « Je suis inutile parce que le monde n’a plus foi en moi » disait le jeune Witold, et nous, nous avons du mal à avoir foi dans la proposition à peine honorable vue ce soir-là.

Publicités

Laisser un commentaire

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l'aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion / Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l'aide de votre compte Twitter. Déconnexion / Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l'aide de votre compte Facebook. Déconnexion / Changer )

Photo Google+

Vous commentez à l'aide de votre compte Google+. Déconnexion / Changer )

Connexion à %s