Albertine en cinq temps : se réconcilier avec soi-même

Lorraine Pintal met en scène la pièce du dramaturge canadien Michel Tremblay qui s’intéresse à Albertine, l’un de ses personnages-phares qui, abandonnée dans une maison de retraite, va devoir affronter les différentes femmes qu’elle a été dans une sublime polyphonie des âges.

Albertine

Albertine, 70 ans, entre en scène. C’est son premier soir dans sa résidence pour personnes âgées où l’on va la guérir de tout sauf de ses souvenirs. Tout en découvrant ce nouvel univers, elle se rappelle des femmes qu’elle a été et qui ont fait celle qu’elle est aujourd’hui, au crépuscule de son existence. Les cinq Albertine vont alors dialoguer entre elles mais aussi avec « leur » sœur Madeleine, à la fois confidente et rivale selon les épreuves de la vie, dans un bilan poignant fait de déceptions mais aussi de rage, de colère ou de résignation. En conviant ses différents âges, nous assistons à une rétrospective de la vie d’Albertine de façon originale et sensible, jusqu’à une réconciliation avec elle-même où la mort est vue comme une renaissance dans un monde qui demeure « une grande horloge ».

Lorsque l’on interroge Lorraine Pintal sur le choix de ce texte, elle répond sans hésitation que Michel Tremblay est un auteur majeur du Québec et l’un des premiers à donner la parole aux femmes. La pièce a beaucoup été jouée à Montréal. Véritable tragédie contemporaine, l’œuvre appelle à un acte de pardon et de paix avec soi-même. Elle construit donc Albertine en cinq temps comme un tableau vivant à l’aide d’un texte émouvant qui fait véritablement vibrer notre corde émotive, tout en laissant une belle part à l’humour, parfois typiquement québécois puisque Lorraine Pintal n’a pas changé la langue de l’auteur, « accoucheur de la langue québécoise sur scène », ce qui sauve les personnages et aide à créer une empathie pour les différentes Albertine. Il faut avouer que les comédiennes ne manquent pas d’émotions. Nous découvrons Madeleine Péloquin, touchante Albertine de 30 ans, passionnée et pleine d’espoir, fougueuse, sachant d’avance que le monde sera trop petit pour contenir toute la rage qu’elle a en elle, malgré un air rêveur. Elle est bouleversante dans son récit concernant sa fille Thérèse qui, à 11 ans, voyait un homme. N’ayant pas les mots pour expliquer le danger, elle a laissé s’exprimer sa fureur dans la violence. Ce passage, particulièrement poignant traitant du jour où elle a failli tuer sa descendance, nous a évoqué la chanson J’ai battu ma fille de Lynda Lemay, une compatriote de la metteure en scène et de l’auteur, et fait verser quelques larmes. Eva Daigle, quant à elle, incarne une Albertine enragée mais dépressive de 40 ans, frustrée, rongée par la culpabilité tandis que Marie Tifo est l’Albertine 50 ans, apaisée et souriante. Serveuse et très protectrice envers son fils Marcel qu’elle a fait placer, elle est plus optimiste et plus indépendante que les Albertine du passé. Elle incarne celle de la liberté tandis que dix ans plus tard, Albertine, sous les traits de Lise Castongue, est droguée aux médicaments, plutôt cynique et souffre d’un mal de vivre, démolie par les épreuves. C’est elle qui a appris la mort de Thérèse, baignant dans son sang. Le monde s’est alors écroulé sur ses épaules et c’est une Albertine 70 ans résignée que nous retrouvons en Monique Miller, formidable. Martine Francke complète cette distribution exclusivement féminine dans le rôle de Madeleine, être d’une extrême douceur, femme confidente qui a cherché le bonheur et qui semble figée dans le temps.

Une véritable partition polyphonique d’un même être dans toute la complexité de son passé se met en place avec une très belle rétrospective humaine avec une implacable morale : « Quand on est jeune, on est persuadé qu’on a raison et quand on est vieux, on sait qu’on a eu tort. ». L’écriture et la construction de la pièce, bien spécifiques, sont un terreau de qualité pour la mise en scène claire et cohérente de Lorraine Pintal, soulignée par une musicalité très forte de Jorane, renforcée par les voix qui se répondent comme dans un orchestre de chambre et une scénographie brillante telle une grande maison à tiroirs du passé où évoluent les différentes Albertine. La pièce propose un bel équilibre entre humour et émotions pour un spectacle vibrant et d’une bouleversante intensité, de quoi passer une très belle soirée en réfléchissant sur la difficulté d’être heureux lorsque nous nous mentons à nous-mêmes et sur un inaccessible bonheur.

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