Zohar ou la carte mémoire : grandir avec la peur d’oublier

Après sa réécriture très libre du Petit Poucet de Charles Perrault et sa conception du Prince d’après un texte de Nicolas Machiavel la saison dernière, Laurent Gutmann revient au Théâtre Paris-Villette dans un spectacle créé en mai 2015 au Granit (scène nationale de Belfort) qui aborde la question de la mémoire et de l’oubli de manière tendre et délicate.

© Pierre Grosbois
© Pierre Grosbois

Zohar est fille unique. Elle vit simplement avec son père et sa mère dans une petite maison, au milieu d’un joyeux n’importe quoi, pleine d’innocence et d’insouciance, comme beaucoup d’enfants de son âge. Mais un jour, sa mère lui annonce que son père vient de mourir. Alors Zohar se souvient pour le faire vivre dans son cœur et ne cesse de débuter ses phrases par « maman, tu t’souviens… ? ». Mais un jour, sa mère tombe sous le charme de Jean-Claude, un vendeur ambulant, et elles partent toutes les deux s’installer chez lui, de l’autre côté de la montagne. Comme Zohar ne peut pas emporter grand-chose, elle décide de créer sa propre carte mémoire avec différents souvenirs liés à son père (du sel pour les dîners, la musique qu’il jouait au piano, un morceau de chemise pour l’odeur du papa du soir…), qui bientôt va lui apparaître sous la forme d’un fantôme bienveillant. Qui de la mémoire ou de l’oubli gagnera et fera avancer Zohar sur le chemin de la vie ? Est-ce que son père cessera de vivre dans son cœur s’il ne devient plus qu’un « rêve évanoui » ?

Laureline Le Bris-Cep arrive dans la salle de façon très décontractée. Après avoir interrogé quelques personnes du public sur leur prénom, elle nous confie que, comme son père et avant lui, toutes les générations précédentes, elle se nomme Zohar, ce qui signifie l’éclat ou la splendeur. Et c’est une pièce éclatante à laquelle nous allons assister après une musique passée à l’envers comme on remontrait le fil des souvenirs. Très vite tiraillée entre sa mère qui lui dit d’oublier et le fantôme de son père qui lui conseille de se souvenir, la jeune actrice incarne à merveille l’adolescente partagée, héroïne de ce récit initiatique aux allures de conte sur le délicat passage de l’enfance au monde adulte, entre mémoire et oubli, quand il faut se construire alors que l’on est en manque de repères rassurants. Elle dégage énormément d’empathie et nous nous attachons fortement à ce personnage qui doit trouver sa place et grandir mais, pas trop vite si possible. Sa mère est interprétée avec beaucoup de crédibilité et de sensibilité par Elsa Bouchain, formidable, dont le sacrifice nous émeut grandement. Fabien Aïssa Busetta est également très performant dans le double rôle du père dont le fantôme veille sur sa fille avec tendresse et de Jean-Claude, un homme possessif presque tyrannique. La scénographie de Pierre Heydorff nous fait passer, grâce à une tournette, d’une petite maison rassurante, cocon familial de l’enfance, à un grand espace aseptisé, nouveau logement de la famille recomposée où tout est d’un blanc immaculé, dans une atmosphère lumineuse mais vide et silencieuse. Une source secrète est même présente côté jardin où Zohar oubliera tout, jusqu’à son identité, avant que la carte mémoire ne serve de support pour remonter les souvenirs à la surface et que la vie ne continue.

Enfin un sujet grave traité avec délicatesse et subtilité, raconté aux enfants, ou plutôt aux « adultes à partir de sept ans » comme le confie si justement Laurent Gutmann, auteur et metteur en scène de cette pièce sensible et touchante qui ravira un large public. Un spectacle dont nous nous souviendrons longtemps, résistant au temps qui passe et qui font basculer de beaux moments dans l’oubli.

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