De l’autre côté de la route : la pilule du scandale

Après nous avoir fait découvrir sur scène le formidable Sunderland, adapté cette année au cinéma par Charlotte de Turckheim, le jeune dramaturge Clément Koch revient avec un thème fort actuel : celui des dérives des laboratoires pharmaceutiques qu’il traite avec humour sans jamais verser dans le pathos.

 © Franck Harscouët

Eva Makovski fut une grande physicienne moléculaire qui est passée à côté du prix Nobel à cause un scandale ayant éclaboussé son employeur, les Laboratoires Lexo, ceux-là même qui aujourd’hui financent sa tranquillité dans une luxueuse maison de retraite en Suisse, afin surtout d’acheter son silence à prix d’or. Mais Michèle Lombard, une journaliste ne l’entend pas de cette oreille et va venir remuer le passé peu glorieux du Seritex, un antidépresseur aux effets ravageurs, sur fond de chantages, de suicide assisté mais surtout d’amour indicible.

Lorsque le plateau se dévoile, nous pénétrons dans une chambre à la décoration épurée. Sur le lit, une vieille dame est allongée. C’est Eva qui, comme elle le fait plusieurs fois par semaine, s’entraîne à mourir. Elle sent bien que ça vient mais elle n’y arrive pas, au grand dam de sa voisine, Andrée Lesieur, une dame sénile qui n’a rien à faire car son amie ne meurt pas. Sa plus grande crainte est de perdre la tête et d’atterrir au quatrième étage, celui des malades d’Alzheimer. Alors pour tuer l’ennui et la solitude, elle s’impose dans la vie de sa voisine de chambre avec qui elle aime partager des pâtes de fruits en papillotes, celles avec « un petit pétard dedans », entre deux mises en scène morbides. Les journées sont rythmées par les apparitions d’Hortense, l’aide-soignante, les jeux des aînés où l’on mise les fameuses confiseries de chez Frost et l’espionnage des autres pensionnaires. Mais aujourd’hui, Eva reçoit la visite d’une journaliste, prête à tout pour obtenir ce qu’elle est venue chercher. En effet, Michèle accuse Eva d’être responsable, indirectement bien sûr, de sa stérilité car elle a fermé les yeux sur les résultats et les effets indésirables des essais pharmaceutiques d’un médicament développé par les Laboratoires Lexo. Contre toute attente, les deux femmes vont s’unir dans des malheurs comparables et ainsi faire triompher la vie sur le silence.

Si certaines thématiques auraient méritées d’être exploitées plus en profondeur comme la mort ou la solitude des ainés qui restent en toile de fond de cette pièce, Clément Koch traite toutes ses réflexions avec humour en évitant habilement de sombrer dans le pathos. Son écriture, intelligente et percutante, à la fois drôle et touchante, oscille parfaitement entre comédie et drame, entre émotion et légèreté, avec un sujet grave mais d’une actualité désarmante, rappelant le récent scandale du Médiator où le profit surplombe la santé publique. La mise en scène de Didier Caron est captivante et les acteurs parfaitement dirigés, à commencer par Maaïke Jansen, fabuleuse Eva Makovski qui accepte de replonger dans un passé douloureux par compassion envers la journaliste qui lui rappelle sa défunte fille Lorraine. Laurence Pierre est bouleversante dans le rôle de Michèle, cette femme pugnace qui ne cherche que des réponses et veut être en paix avec elle-même en s’entendant dire que ce n’est pas de sa faute, méconnaissable en femme fatale dans la seconde partie. Elle est épatante, tout comme la douce Dany Laurent, parfaite dans la peau d’Andrée Lesieur, la voisine esseulée, à qui l’on donnerait le bon Dieu sans confession, qui perd un peu la tête par instants mais saura se montrer persuasive au bon moment. Les deux autres seconds rôles complètent à merveille cette distribution : Gérard Maro campe avec crédibilité Pierre Bodin, le lâche patron des Laboratoires Lexo et ancien amant d’Eva tandis que la pétillante Maïmouna Gueye apporte un grain de folie exotique avec le personnage d’Hortense, l’auxiliaire de vie moins naïve qu’il n’y parait, à qui « on ne la fait pas ».

Et si de l’autre côté de la route, il y a, au choix, ou bien le cimetière (« C’est pas très optimiste mais c’est bien pratique » comme le souligne Eva) ou bien le fabricant de pâtes de fruits, monnaie en vigueur dont raffolent les pensionnaires de la maison de retraite, nul doute que de l’autre côté du voyage entrepris par Michèle, il y a la vérité et l’apaisement, sorte de douceur sucrée pour son âme en lutte avec elle-même. Nous ressortons du Théâtre Michel avec la sensation d’avoir assisté à un bijou théâtral, véritable hymne à la vie. Il serait bien dommage de se priver d’une telle saveur.

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