Moses und Aron : l’icône Castellucci à l’Opéra Bastille

Pour inaugurer la rentrée lyrique parisienne et son mandat effectif, Stéphane Lissner, à la tête de l’Opéra de Paris, fait le pari osé de proposer le Moïse et Aaron de l’Autrichien Arnold Schönberg, mis en scène de façon vertigineuse par l’Italien Roméo Castellucci qui ne lésine pas sur les images fortes et puissantes, ancrées dans une symbolique omniprésente.

L’histoire est celle du peuple hébreu qui fuit l’Egypte sous le joug de Pharaon, entamant un long exode à travers le désert vers la Terre Promise. Idée et Verbe s’affrontent à travers la figure biblique de deux frères, Moïse et Aron, que tout oppose. Tandis que le premier pense, le second s’exprime et agit. Alors que Moïse entame l’ascension du mont Sinaï où il recevra les fameuses Tables de la Loi, le peuple, incertain de son retour, presse Aaron de lui présenter une idole afin de se laisser guider. C’est ainsi que le veau d’or fait son apparition et est désigné comme Dieu. Mais au retour de Moïse, voyant les Hébreux adorer une idole, se sentant trahi, il détruit les Tables de la Loi, dans une folle colère.

Si l’histoire est connue et maintes fois adaptée, notamment au cinéma, Romeo Castellucci en fait une représentation forte mais figée, un spectacle d’une grande intelligence. Cependant, la puissance des images, caractéristique du metteur en scène italien, marque une nouvelle fois les esprits et met l’accent sur la symbolique de l’œuvre, nous interrogeant sur la nécessité de chercher la compréhension ou sur la volonté de nous la faire ressentir.  D’ailleurs, Castellucci invite les spectateurs à concevoir de multiples niveaux d’interprétation de cet opéra, souligné par un contraste blanc/noir très fort. L’acte I, plongé dans une brume blanchâtre immaculée rappelant certains péplums divins, est lumineux comme le Paradis parfait tandis que l’acte II est plongé dans les ténèbres, soulignant à merveille l’Enfer du peuple privé de guide. C’est cette deuxième partie qui concentre tout notre scepticisme, avec des procédés répétitifs à la limite de la lassitude.

La mise en scène de l’audacieux Castellucci tente de représenter l’irreprésentable, de dire l’indicible, fort de la dernière réplique du prophète Moïse « Ô Verbe, Verbe, toi qui me manques ! ». Ce n’est pas la première fois qu’il s’intéresse à ce personnage biblique, lui ayant consacré son troublant Go down Moses, mais cette fois-ci, la démarche est quelque peu différente mais l’ensemble est toujours un enchantement esthétiquement très beau. Dans une succession de tableaux, la symbolique fait place du début à la fin et devient omniprésente. Que ce soit les bandes-sons (la voix de Dieu) avec lesquelles le personnage d’Aaron se débat ou le veau d’or (véritable et imposant taureau docile descendu de sa cage de plexiglas) en passant par l’encre des Ecritures déversée sur scène pour diluer les mots des Tables de la Loi, la succession ininterrompue de mots projetés en fond de scène comme un flot de Verbe ou la montagne enneigée escaladée par des alpinistes atteignant avec grâce les sommets de l’Opéra Bastille, tout fait sens aux aspects mystiques de l’œuvre même si certaines interrogations et significations demeurent impénétrables comme les voies de Dieu.

L’opéra biblique inachevé de Schönberg est une partition difficile dont le livret renvoie inexorablement aux préoccupations philosophiques et religieuses du compositeur. Le baryton basse Thomas Johannes Mayer déclame le texte de Moïse dans un parlé-chanté allemand touchant, d’une grande justesse et d’une limpidité langagière spectaculaire tandis que le ténor anglais John Graham Hall peine légèrement dans la tessiture difficile de Aaron. Alors qu’il se montre parfait dans les médiums, nous pouvons déplorer un manque d’aisance dans les aigus. Le chœur, incroyable musicalement parlant, est certainement mal mis en scène et gagnerait en efficacité s’il était davantage intégré à sa juste valeur dans de véritables scènes d’action de cette foule compacte et centrale dans l’œuvre. Enfin l’orchestre est particulièrement très bon même si la musique de Schönberg, dirigée avec souplesse par le chef suisse Philippe Jordan, perd de son relief et devient trop mélodieuse pour un chef d’œuvre dodécaphonique, nous rappelant presque, par son côté lyrique, le Chant de la Terre de Gustave Mahler. Cependant,  la magie opéra face à cette production saisissante mais peut-être pas aussi radicale que ce que l’on était en droit d’attendre du génie Castellucci.

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