Pédagogies de l’échec : le vide a tout emporté

La pièce, qui a rencontré un franc succès dans le Off d’Avignon cet été, a fait escale à Paris, au Vingtième-Théâtre, pour nous transporter dans une ambiance fin du monde au sommet des ruines. Renversant.

Olivia Côte et Salim Kechiouche entrent en pleine lumière dans la salle. Faisant face aux spectateurs du premier rang avec lesquels ils entretiennent une troublante promiscuité, ils nous livrent un préambule certes répétitif mais en interaction avec le public, et particulièrement avec les retardataires. Ils nous expliquent que cela pourrait se passer dans n’importe quel lieu mais là où tout serait tombé. Il ne s’agit pas ici d’un doux euphémisme puisque, lorsque le noir se fait et que les deux acteurs s’éclipsent, nous les retrouvons sur une sorte de radeau-bureau, errant et dérivant sur l’océan des ruines de la société pour laquelle ils travaillaient. Isolés sur cette planche de salut de moins de quatre mètres de côté, ils sont les deux seuls survivants, les deux naufragés d’une entreprise qui n’est plus. Autour d’eux, leur monde s’est écroulé mais il faut tenter de continuer à vivre. Aussi absurde et inquiétant que cela puisse paraître, ils ont l’obsession, le besoin de poursuivre leur travail malgré tout, en conservant cependant un ordre hiérarchique immuable en toute circonstance, dans lequel elle reste la cadre légèrement autoritaire et lui l’employé dévoué de bonne composition.

Avec une écriture vive et tranchante, Pierre Notte nous plonge sans ménagement dans une satire du monde de l’entreprise avec ce huis-clos absurde et surréaliste mais captivant où la volonté de continuer à faire comme avant est la plus forte. Sauver les apparences coûte que coûte devient leur objectif alors qu’autour, il n’y a plus rien à quoi se raccrocher. Avec un procédé de plancher qui s’incline peu à peu jusqu’à être en position quasi verticale, rappelant également la scénographie du Faiseur d’Honoré de Balzac par Emmanuel Demarcy-Motta, l’équilibre instable, fragile et précaire des deux protagonistes est mis en péril. La chute est mise en scène par Alain Timár de manière époustouflante grâce également à une scénographie spectaculaire, utilisée à bon escient et qui fonctionne parfaitement. Olivia Côte et Salim Kechiouche offrent une prestation physique exemplaire et à couper le souffle, donnant de leur personne jusqu’à finir sans pantalon, sur fond de rapports de force et de domination, sève de cette vie de bureau qui se poursuit, tant bien que mal, comme un fil suspendu au vide ambiant où même passer à l’acte sexuel de façon bestiale ne peut se faire, dans un souci de notion de subalterne. « Nous sommes finis, que voulez-vous achever de plus ? » déclarent-ils, comme résignés.

La direction d’acteurs, au cordeau, souligne un ensemble juste et cohérent avec une partition subtile dans la lignée des textes de Ionesco dont Pierre Notte n’a rien à envier, comme dans l’absurde scène du stylo, le tout ponctué par les notes de Bartók au piano, symbolisant le temps qui passe et l’inclinaison grandissante de plus en plus menaçante. Et nous tremblons pour eux face à l’inévitable chute.

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