Le triptyque poétique d’Anne Teresa de Keersmaeker au Palais Garnier

La chorégraphe belge Anne Teresa de Keersmaeker voit pas moins de trois de ses créations entrer au répertoire du Ballet de l’Opéra de Paris, avec des œuvres de 1986, 1992 et 1995. Retour sur ces trois pièces majeures qui révèlent tout le talent et la virtuosité de celle qui a su conquérir le cœur du public parisien.

Lorsque débute la soirée, quatre danseuses habillées de noir se déplacent en silence dans une sorte de carré imaginaire, avec beaucoup de grâce. Derrière elles, un quatuor à cordes s’apprête à faire résonner les premières notes du Quatuor n°4 de Béla Bartók. Malgré un motif de la marche très répété, peu à peu les danseuses font tourner et virevolter leurs jupes évasées, faisant claquer le bruit de leurs bottines plates sur la scène du Palais Garnier, en adéquation permanente avec la musique. Leur interprétation espiègle et légère, quoi qu’un peu trop stricte, donne une chorégraphie mécanique un peu trop centrale dans l’espace scénique mais où la virtuosité de chacune peut s’exprimer librement sans éclipser les autres. A la limite de la provocation mais avec toute l’insouciance de leur jeunesse, elles effectuent diagonales aux ports de bras parfaits et lignes horizontales expressives. Tantôt quatre tantôt trois plus une soliste, elles se calent sur le rythme de la musique qui s’accélère puis devient saccadée dans un éclairage plus tamisé avant de s’achever en beauté.

Place alors à un court ballet de 18 minutes qui clôturera la première partie de la soirée. Cette création de 1992 autour de l’opus 133 de La Grande Fugue (Die Grosse Fuge) de Ludwig van Beethoven, toujours interprété par le quatuor à cordes, présente une distribution étoilée avec la présence d’Alice Renavand, entourée d’un corps de ballet masculin parmi lequel figurent le charismatique Stéphane Bullion et le séduisant Karl Paquette. Les huit danseurs, habillés en costume noir et chemise blanche enchaînent les diagonales, les courses interrompues et les chutes en cascades. Si les trois Etoiles brillent de mille feux, leur grande virtuosité ne parvient pas à jouer la carte de l’incarnation. Leurs mouvements rapides, fougueux et énergiques ne transmettent pas les émotions attendues. Cependant, la cohésion du groupe est indéniable et ils utilisent parfaitement l’espace au sol et aérien du plateau, dans une même gestuelle.

Après l’entracte, c’est bel et bien à un spectaculaire et troublant chef d’œuvre que nous assistons avec la version pour orchestre à cordes de la Nuit transfigurée (Verklärte Nacht) d’Arnold Schönberg, une œuvre de jeunesse d’un lyrisme bouleversant. Alors que l’orchestre de l’Opéra de Paris, dirigé par Vello Pähn, a rejoint la fosse pour sublimer la musique du compositeur autrichien et que nos émotions vont crescendo jusqu’à trouver ici l’expression de leur apothéose, le décor d’une forêt matinale, prodigieusement éclairée d’une douce lumière automnale se révèle à nos yeux, dans laquelle vont se vivre de tragiques errances romantiques. Une véritable gifle visuelle nous attend où les badineries dans les sous-bois sont d’une grande beauté, rappelant sans conteste la puissance des œuvres de Pina Bausch. Pièce la plus aboutie de la soirée, cette Nuit transfigurée, d’une grande sensibilité musicale, est une danse sans concession, habitée et bouleversante, qui transpire d’émotions et de tensions, nous mettant de petites étoiles de mer au coin des yeux. Même si l’œuvre éminemment romantique tend vers le désespoir et le tragique, de manière profonde, poignante et vibrante, tout fait sens ici dans une gestuelle explicite et nous frôlons la perfection visuelle et auditive. Les larmes viennent facilement devant une telle beauté avec les notes de Schönberg pour sublimer le tout. C’est léger comme l’amour et lumineux comme l’espoir.

Les trois pièces présentées ce soir-là comme un triptyque furieusement poétique ont en commun un spectaculaire travail sur le rythme où chaque danseur se présente comme un instrument de musique dans un orchestre : indispensable et en harmonie avec ceux qui l’entourent. Un spectacle au goût exquis : celui de l’émerveillement d’une soirée parfaite et réussie au Palais Garnier grâce au talent sans limite de la chorégraphe Anne Teresa de Keersmaeker, récompensée pour l’ensemble de sa carrière par un Lion d’or à la Biennale de Venise en juin dernier.

Publicités

Laisser un commentaire

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l'aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion / Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l'aide de votre compte Twitter. Déconnexion / Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l'aide de votre compte Facebook. Déconnexion / Changer )

Photo Google+

Vous commentez à l'aide de votre compte Google+. Déconnexion / Changer )

Connexion à %s