Vu du pont : quand le destin aveugle la raison

Le belge Ivo van Hove reprend en version française le spectacle A view from the Bridge créé à Londres l’an dernier sur un texte d’Arthur Miller datant de 1955. Un huis-clos passionnel sublimé par l’époustouflante scénographie imaginée par Jan Versweyveld.

© Thierry Depagne
© Thierry Depagne

Rodolpho et Marco sont deux frères qui ont quitté leur pays natal, l’Italie, pour tenter leur chance aux Etats-Unis, à Brooklyn plus précisément, dans le quartier de Red Hook, afin de trouver un travail sur les docks et de pouvoir envoyer de l’argent à leur famille. Ils sont accueillis par Béatrice, une cousine, qui vit avec son mari Eddie et leur nièce orpheline Catherine. Mais Eddie éprouve un amour paternel obsédant, possessif, surprotecteur et exclusif envers la jeune fille dont il jalouse tous ceux qui pourraient s’approcher d’un peu trop près. C’est le cas de Rodolpho, fraîchement arrivé, introduit tel le loup dans la bergerie, et qui le conduira à sa perte. En effet, la folie le guette et, prétextant l’intérêt du jeune clandestin pour l’innocente Katie comme étant un passeport facile afin de devenir citoyen américain et d’obtenir des papiers en règle, il est prêt à tout, même au pire, pour la garder sous son aile et aller au bout de ses convictions les plus intimes.

Le plateau ressemble à une boîte avec ses murs noirs comme la mort. Puis, dans un espace épuré à l’extrême, dénué de tout accessoire excepté une unique chaise, le spectacle tri frontal place le public dans l’intimité du drame qui se joue au milieu d’eux et laisse entrevoir une mise à mort dans un combat sans merci.  Quand les trois parois tombent, ne laissant que le quatrième mur comme unique porte de sortie, on se croirait propulsés sur un ring de boxe, lieu du combat par excellence, qui focalise une lumière d’une blancheur proche de la pureté. L’intensité de la première scène nous captive d’entrée de jeu : Eddie Carbone et Louis, deux dockers abîmés par la vie, prennent une douche sommaire avant de retrouver leur quotidien familial. Tout fait silence. C’est beau comme les prémices de l’automne mais déjà, le drame se noue sur le plateau dénudé à l’éclairage cru pour ne pas dire cruel et qui sera poussé à son paroxysme jusqu’à la scène finale, d’une saisissante beauté avec une spectaculaire pluie de sang qui inonde le plateau dans un formidable enchevêtrement des corps souillés. La boucle est alors bouclée, sur le même Requiem de Fauré : la douche lavant le docker de toute impureté des quais fait place à un véritable bain de sang d’où nul ne sortira indemne ou blanchi de toute culpabilité. Le destin de chacun sera éclaboussé à jamais par le drame au dénouement tragique, car lorsqu’on « se bat avec un fleuve, on finit noyé ».

Après avoir dirigé Juliette Binoche dans une prenante version d’Antigone en fin de saison dernière, Ivo van Hove reste ici proche de la tragédie grecque où le drame couve doucement dans que l’on puisse l’en empêcher, malgré un petit problème de rythme. D’ailleurs l’avocat Alfieri, dont les interventions de narrateur ponctuent la pièce, se place comme un digne héritier du chœur antique ou de l’oracle de Delphes, symbolisant également la question du droit, des interdits et de la justice, fil rouge du texte d’Arthur Miller. Et même si la mise en tension tarde un peu à s’installer et s’il manque un brin de finesse dans l’inconscience des désirs, tout n’est qu’incroyable maîtrise et performance remarquable. Charles Berling est magistral et époustouflant dans la peau de l’émigré tourmenté, tiraillé entre honneur et désir. Avec un jeu subtil, il incarne la pudeur d’un docker exemplaire aux prises avec ses démons enfouis. Face à lui, la pétillante Pauline Cheviller donne au personnage de Catherine, toute l’énergie et l’innocence de la jeunesse. Elle est lumineuse et d’une grande justesse, tout comme Nicolas Avinée qui est Rodolpho, le joyeux migrant optimiste qui veut croire en un avenir meilleur dans les bras de l’amour. Caroline Proust, en épouse délaissée, Laurent Papot (l’énigmatique Marco) et Alain Fromager (l’avocat dont les mises en garde furent vaines) complètent la distribution de cette fascinante représentation dont les images puissantes créées un choc visuel d’une forte intensité.

Le metteur en scène belge, très attendu en 2016 dans la Cour d’Honneur à Avignon où il montera Les Damnés avec la troupe du Français, signe là aux Ateliers Berthier un Vu sur le pont sublime, marquant comme un coup de soleil et bouleversant, où les destins tragiques prennent vie dans une universalité saisissante. Un véritable drame de l’amour qui souligne avec brio toute la fragilité et la complexité des l’humanité, nous laissant submergés par l’émotion qui nous habitera encore longtemps après la représentation, après la fermeture de cette boîte de Pandore d’une sobriété évidente et percutante.

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