Soudain la nuit : huis-clos des fantasmes européens

La pièce, écrite par Olivier Saccomano et mise en scène par Nathalie Garraud, a été créée le 5 juillet 2015 à l’occasion de la 69ème édition du Festival d’Avignon. Actuellement en tournée, la compagnie du Zieu a fait escale à Beauvais dans le cadre du Festival l’Oise en scènes. Embarquement immédiat pour une Europe en perdition.

© Christophe Raynaud de Lage
© Christophe Raynaud de Lage

Le docteur Chahine dirige le service médical d’un grand aéroport international, espace frontalier par excellence et lieu de passage, de circulation, de transition. Il retient en quarantaine dans sa salle d’observation des passagers d’un vol en provenance d’Istanbul sur lequel un jeune Arabe a trouvé la mort quelques instants après sa descente de l’avion. Pris de vomissements, ils sont tous gardés par l’œil mystérieux de ce docteur plus malade que ses patients.

Troisième et dernière pièce du cycle Spectres de l’Europe qui s’intéresse à sa construction dans la matérialité de ses frontières mais surtout dans le rapport à l’autre, à l’étranger, celui qui nourrit tous les fantasmes sanitaires et sécuritaires de l’Europe, Soudain la nuit met l’accent sur la paranoïa à travers une narration discontinue, disparate. A l’heure où l’Europe fait face à un flot incessant de migrants, la pièce trouve une triste résonnance dans l’actualité brûlante qui envahit les médias et dont la formule « Je suis Chahine. » fait inévitablement écho aux tragédies du mois de janvier dernier. Dans une scénographie oppressante car froide comme la mort, avec un espace très ordonné mais anxiogène, constitué de huit rangées de 12 chaises, et un arbre abattu mais encore debout côté cour, le début de la représentation nous plonge sans ménagement dans un climat de tension, de malaise. Pendant environ dix minutes d’un silence plus lourd qu’une chape de plomb, cinq personnages descendent des gradins pour se déshabiller et attendre, se retournant de temps à autre, toussotant parfois, le regard craintif.  Et puis il y a le Docteur Chahine, aux allures de gourou névrosé, entouré d’un infirmier et d’une infirmière. Comme dit Lénine, les huit personnages sont « tous des morts en sursis ». Le rythme tarde un peu à se mettre en place, cède à des divagations comme la série de blagues sur les chiens, dont certaines sont plutôt attendues telles « Quelle est la différence entre Tintin et Milou ? » (« Milou n’a pas de chien. ») ou « Comment appelle-t-on un chien sans pattes ? » (« On ne l’appelle pas, on va le chercher. »). Néanmoins, malgré certaines facilités,  la pièce fait la part belle à l’expression, grâce à ce mur du fond notamment, des fantasmes les plus ancrés. Dans cette salle close, chacun se retrouve face à lui-même pour projeter sur les autres leur inconscient, leurs contradictions, leurs névroses, leurs peurs tantôt justifiées tantôt irrationnelles, jusqu’à devenir des étrangers pour eux-mêmes à défaut d’être étranger à autrui.

La représentation nous laisse alors perplexes, dans une situation assez inconfortable mais séduit néanmoins par son aspect inattendu et étrange. Et lorsque la sortie de la quarantaine arrive comme un exutoire des peurs profondes de l’autre dans un très beau tableau vivant évoquant le Radeau de la Méduse de Théodore Géricault souligné par la cinquième symphonie de Mahler d’un lyrisme bouleversant, nous connaissons le cap à suivre dans cette Europe en perdition : « aimer, tomber, recommencer ». Tout ne fait pas sens dans cette représentation du « corps étranger » mais la pièce nous bouscule, nous interpelle et au final nous marque malgré une incompréhension partielle du message délivré.

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