Las Ideas : work in progress

Poursuivons la 44ème édition du Festival d’Automne à Paris avec Las Ideas de Federico León, spectacle en espagnol, présenté au Théâtre de la Bastille, qui interroge de façon pertinente les limites de la représentation à la frontière entre réel et fictif en nous propulsant au cœur du processus créatif, dans les méandres d’une partie de ping-pong d’idées dans l’intimité d’une œuvre en devenir.

 

Un artiste argentin et son collaborateur sont en train de travailler sur plusieurs projets artistiques. Partant d’une sorte d’échange informel, ils vont peu à peu glisser vers une véritable séance de travail où tout devient matériel de création et source de nouvelles perspectives loufoques ou à envisager. Tous deux laissent jaillirent les idées et donnent forme à de nouveaux projets. Le spectateur, pris de vertiges, se laisse tomber dans les abysses de la création, à la frontière entre réalité et fiction.

Federico León, cinéaste, acteur, auteur et metteur en scène argentin, arrive sur le plateau en compagnie de Julián Tello, un acteur avec qui il travaille depuis quinze ans, dans une tenue décontractée voire estivale : tee-shirt et short fleuri sont de sortie. Ils prennent place autour d’une table de ping-pong sur laquelle trône pêle-mêle mais fièrement deux raquettes, une balle, un Mac, un carnet, un stylo, un petit synthétiseur… Un joyeux bazar en somme, dans la ligne de mire d’une petite caméra et d’un vidéoprojecteur. Pendant le téléchargement des vidéos, ils se détendent même en taquinant la petite balle blanche avant de visionner un enregistrement où les animaux sont déguisés en d’autres animaux (la tortue-crabe est hilarante). Cela leur confère une allure de geek tendance ado attardé mais cela fonctionne parfaitement. Ils se filment, réutilisent les enregistrements, se fascinent de se voir regardant d’autres images… Le procédé de mise en abyme, décuplé par les nouvelles technologies, est très intéressant et confère au spectacle de nombreuses occasions de décortiquer le processus de création. Federico León et Julián Tello jouent constamment sur la frontière très mince entre réel et fictif, interrogeant la création théâtrale en son sein. Ils font des expériences, brouillant encore davantage les limites déjà troublées du « faire vrai » sur le plateau et dans l’esprit du public. Le spectateur est projetté dans l’intime de ces artistes et se place dans la position d’un éventuel collaborateur muet qui assiste à l’exposé de nouvelles idées. Lorsque la table de travail se transforme en ordinateur géant et que tout ce qui a été évoqué est montré en modélisme, on se dit que l’on vient d’assister à une incroyable création et lorsqu’à la fin, les différents éléments sont repris dans des mises en situations ou des contextes différents, l’œuvre prend vie sous nos yeux, ordonnée, comme si cela découlait d’une idée unique, linéaire et que la sorte de chaos artistique auquel nous avons assisté pendant des dizaines de minutes n’était qu’un processus extrêmement contrôlé. L’expérience et le geste artistique présentés se mêlent à la réalité jusqu’à se fondre l’une dans l’autre, sans lever les doutes dans l’esprit du spectateur. En effet, ils interrogent l’œuvre avec ce qui doit être réel ou ce qu’il faut créer pour faire vivre l’illusion théâtrale. Pour cela, ils jouent avec le public, comme une partie de tennis de table, le renvoyant tour à tour contre réel et fiction jusqu’à le perdre dans un délicieux vertige. Comment croire à ce que l’on voit sur scène ? Le théâtre n’est-il pas justement le lieu des illusions par excellence ? Le trouble s’immisce dans notre esprit. Le spectateur est-il lui aussi manipulé pour devenir matériel d’analyse et de création ?

Federico León et Julián Tello sont criants de véracité. Avec un volume sonore proche de l’intime, ils jouent à être eux-mêmes et sont pour le moins parfaitement convaincants. Lors d’une scène très drôle où ils interrogent la crédibilité de certains faits de mise en scène à travers l’utilisation d’un vrai whisky ou d’un thé à l’apparence d’un whisky, ils posent des questions très justes aux spectateurs sans jamais livrer une réponse ou trancher sur les décisions prises. Il en sera de même avec le joint de marijuana ou encore la véracité de l’argent déchiré sur scène : faut-il un détecteur de faux-billets pour y croire et un détecteur de détecteur pour en être certain ? L’illusion théâtrale est passée au crible mais sans pouvoir dire avec exactitude si elle est réelle ou fictive. Ce jeu constant, dont les effets sont différents selon si cela fait vrai ou non, maintient la tension permanente et l’intérêt croissant du public qui se questionne. Les nouvelles technologies ont également un rôle prépondérant dans le projet, l’ordinateur étant le troisième personnage sur le plateau créatif : Federico León n’hésite pas à créer des documents, naviguer sur la Toile, essayer en direct de mettre la corbeille de l’ordinateur à la corbeille… Ce personnage à part entière, capable d’organiser les idées, est aussi le point de départ car le spectacle est né d’un accident informatique lorsque Federico a perdu toutes les données de son disque dur, l’obligeant à tout recréer en remontant le fil de ses souvenirs. Mais la part de spontanéité ne peut rejaillir une seconde fois à l’identique.

C’est tout l’intérêt que présentent Las Ideas, ne se contentant pas de livrer l’œuvre terminée mais proposant toute une partie du processus, du jaillissement des idées à leur traitement, leur incorporation dans un projet ou au contraire leur abandon, leur développement, leur aboutissement… C’est très habile et la démarche ne manque ni d’intérêt, ni d’humour, et encore moins d’inventivité. C’est enfin l’occasion d’abandonner notre côté spectateur-consommateur pour découvrir la mécanique d’une œuvre de l’intérieur, dans l’intimité du travail de l’ombre d’une proposition scénique de qualité. Une expérience à vivre et à ressentir.

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