Les mains froides : comment assimiler la mort pour faire son deuil ?

C’est une bien belle surprise théâtrale que nous réserve une troupe de jeunes comédiens, tous issus du CFA des comédiens d’Asnières, en nous donnant à voir Les mains froides, un texte inédit non édité de Marilyn Mattei, traitant du deuil de manière juste et bouleversante.

Kaleb, Lenny, Nora et Oswald sont quatre adolescents de quinze ans, quatre amis unis dans l’insouciance et l’immortalité de leur jeunesse mais Oswald est le souffre-douleur d’un « type au pull rouge » dont on n’en saura pas plus.  Il encaisse les coups, relativise la gravité de la situation tandis que ses amis font bloc autour de lui jusqu’à ce jour de novembre où Kaleb, le chef de la bande, celui qui sait se battre et n’hésite pas à protéger son ami,  lui propose une carabine afin qu’il puisse se défendre seul. Mais lors d’une altercation, c’est Kaleb qui reçoit une lame dans le dos et meurt au milieu de la cour de récréation. Alors le groupe se déchire et l’incompréhension fait place à la douleur que chacun devra apprendre à assimiler pour parvenir à entamer le difficile chemin du deuil.

Le sujet est grave et la jeune auteure trentenaire, Marilyn Mattei, le maîtrise de bout en bout de façon incroyable. Le texte est sublimé par la mise en scène pertinente et intelligente de Nicolas Candoni et Charlotte Desserre qui n’hésitent pas à tout jouer en frontal avec le public pour le saisir à vif, faisant tomber le quatrième mur. Ayant découvert le texte dans le cadre d’un partenariat avec les écrivains formés à l’ENSATT et tombés sous le charme de la langue hypersensible de l’auteure, les deux jeunes metteurs en scène ont souhaité « explorer la fureur de vivre et le vertige de l’adolescence » qu’offre parfaitement le texte. La pièce se construit sur un prologue et de quatre parties cyclique dédiées chacune à un personnage précis : Oswald puis Lenny, Nora et enfin le Principal. Ces parties se déroulent toutes sur la même temporalité, ces quatre jours de novembre, du lundi au jeudi, où le processus mental du deuil s’est enclenché en eux. C’est fort, intense, percutant. Dans un décor de salle de classe où les chevalets de papier rappellent les premiers jours d’école, chacun nous livre son ressenti face à une situation devant laquelle nous sommes démunis à tout âge.

Nicolas Candoni est bouleversant dans le rôle d’Oswald, le souffre-douleur qui endosse la responsabilité de la mort de son ami, ne pouvant s’empêcher de culpabiliser de ne pas être sous terre à sa place. Il trouvera la force de demander pardon à la mère de Kaleb mais ne sera pas soutenu par son père, d’une froideur saisissante qui exprime pleinement sa déception : « La déception d’un père, c’est comme la mort d’un fils. ». Oswald lutte contre un mal invisible, une envie d’auto-violence pour apaiser son âme. Il finira par s’exprimer à travers la violence. Félix Martinez est Lenny. Il incarne parfaitement ce jeune qui contient en lui toute la colère éprouvée par la perte d’un proche à laquelle il ne croit pas. Tentant de faire culpabiliser davantage Oswald, c’est sa façon à lui de se protéger jusqu’à réussir à poser des mots sur le manque qui l’habite. Ses parents s’extasieront devant son passage héroïque dans les médias. Charlotte Desserre est une Nora sensible et touchante. Sa tristesse ne sera exprimée que par la rage contre un bouquet de fleurs. Les mots ne parviennent plus à sortir de sa bouche. Ses parents se déchirent entre le père qui pense qu’elle fait son deuil et la mère qui cherche un coupable en la personne du Principal (formidable Laurent Prache) à qui la dernière partie est consacrée. Sa femme, Mathilde Moulinat, lui sera d’un soutien sans faille. Les parents des trois adolescents sont interprétés par Elisa Habibi et Paul Delbreil qui nous enchantent de leur présence. Choqués, démunis, ils cherchent à soulever des incompréhensions de façons différentes mais toujours avec beaucoup de justesse. Mais le personnage qui nous a étonné le plus est sans aucun doute le rôle de la mère de Kaleb, confié à la douce Coralie Russier. Cette mère en deuil relativise et opte pour l’apaisement. Le fait qu’elle se balade avec un épouvantail en guise de fils (parfait Nicolas Guillemot) touche davantage qu’il amuse. Aucun ridicule n’est présent, tout n’est que sensibilité à fleur de peau. Soulignons également la présence sur scène, côté cour, de Charles Leplomb, musicien qui orchestre l’ensemble d’une main de maître avec des mélodies tantôt teintées de mélancolie, tantôt pleines de vie et d’espoir (Peaches, Arcade Fire…). Ces choix musicaux collent parfaitement aux émotions qui transparaissent et nous cueillent sans crier gare.

Le spectacle, d’une durée très courte (1h) est un véritable concentré de bonnes idées scéniques et de mots percutants comme la lame d’un couteau. Influencée par le cinéma de Gus Van Sant, la mise en scène offre de très belles images mais avec un apport et un traitement plus personnel et intime que ce qu’aurait pu faire le cinéaste. Il y a des pépites auxquelles on ne s’attend pas et Les mains froides en font partie. Les mots de Marilyn Mattei se mêlent à ceux, éprouvants, de Walt Whitman « Ô Capitaine ! Mon Capitaine » pour un résultat sincère, d’une justesse inouïe où le pathos n’a pas sa place mais cède l’espace à l’émotion pure, celle qui nous saisit et nous pousse à agir pour se sentir exister face à ce qui nous dépasse.

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