Le faiseur : l’actuelle illusion humaine de Balzac

Emmanuel Demarcy-Mota et la troupe du Théâtre de la Ville revisite Le Faiseur, dernière œuvre de Balzac, pour une reprise exceptionnelle au Théâtre des Abbesses où la pièce a été créée l’an dernier, dans une scénographie originale qui sauve un ensemble plutôt terne.

© Jean-Louis Fernandez
© Jean-Louis Fernandez

Monsieur Brédif est chargé de saisir les biens d’Auguste Mercadet, un homme endetté, au bord de la faillite et aux prises avec ses créanciers. Pour se sauver de ce naufrage, il fait courir le bruit qu’il va marier sa fille à Monsieur de la Brive, un homme qui prétend être très riche alors qu’en réalité il est fauché comme les blés. Et voilà l’innocente Julie propulsée au centre d’un monde d’apparences où chacun donne l’illusion de sa richesse et de sa puissance alors qu’elle aime et est aimée en retour par Adolphe Minard dont le supposé manque de fortune ne pourrait sortir les Mercadet des griffes de leurs créanciers qui attendent en vain Godeau, un associé parti en Inde où il aurait amassé une fortune « incalcuttable ».

Le texte qu’Honoré de Balzac écrit en 1848 dépeint un monde qui se compose de ceux qui ont trop d’argent et ceux qui n’en ont pas assez. De nos jours rien n’a changé et « l’art de payer ses dettes et de satisfaire ses créanciers sans débourser un sou » se révèle être une idée visionnaire pour l’auteur qui écrivait cela dès 1827. Il fait dans sa pièce rarement montée Le faiseur, un portait au vitriol de la bourgeoisie spéculante, manipulatrice et sans scrupule de son époque. Emmanuel Demarcy-Mota, actuel directeur du Théâtre de la Ville, choisit, en opposition, de traiter cela avec légèreté et modernité. Il confie la scénographie, originale et intelligente, à Yves Collet qui constitue le plateau en trois panneaux de bois sur lesquels évoluent les personnages. Ce décor, composé de pentes et de trappes, symbolise dans ses inclinaisons l’équilibre instable de la situation financière de la famille Mercadet qui fluctue entre ascensions et décrochages, telle la Bourse actuelle. D’ailleurs, le patriarche ressemble davantage à un trader des temps modernes qu’à un spéculateur de l’époque de Louis-Philippe.

Néanmoins, malgré des dialogues percutants et des acteurs convaincants, les rebondissements sont trop attendus et l’intrigue, plutôt répétitive, finit par lasser voire agacer. L’ensemble en devient pénible et nous nous raccrochons désespérément à cette fabuleuse scénographie, recherchée, travaillée et faisant sens avec le propos auquel nous n’avons pas été sensibles d’entrée de jeu. Emmanuel Demarcy-Mota a fait le choix étonnant de verser dans le registre de la comédie musicale en faisant Abba (Money, money, money), Pink Floyd (Money) ou encore David Bowie (The man who sold the world) à la troupe. Si l’idée se montre plutôt bonne, son aspect décousu et répétitif ne fait pas mouche systématiquement. La mise en scène est également mitigée mais a le mérite d’aller au bout des choses (comme lorsque Julie se donne à son prétendant). Du côté de l’interprétation, Serge Maggiani campe parfaitement Auguste Mercadet, manipulateur prêt à sacrifier le bonheur de sa fille pour s’enrichir, poussé par son épouse, Valérie Dashwood dont le jeu manque de relief. Sandra Faure, qui hérite du rôle de Julie Mercadet, la fille laide qui devient l’enjeu des spéculations de ses parents, s’en sort très bien, tout comme Jauris Casanova (Adolphe Minard), parfait en amoureux naïf qui se révèlera être un riche héritier. Si les trois domestiques, Justin (Pascal Vuillemot), Thérèse (Gaëlle Guillou) et Virginie (Céline Carrère) se montrent plutôt convaincants, tout comme Sarah Karbasnikoff dans le rôle très secondaire de Mme Pierquin, les autres peinent à s’imposer et à sortir de l’effet masse de la troupe.

C’est donc un ressenti plutôt mitigé qui s’est emparé de nous à la sortie de ce Faiseur dont la version scénique proposée manque cruellement de rythme et nous conforte dans l’idée qu’Honoré de Balzac n’était pas un grand auteur de théâtre à défaut d’être un écrivain talentueux à qui l’on doit la fabuleuse Comédie humaine.

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