Père : une violence diluée au Français

Entrée au répertoire en 1991 sous une mise en scène signée Patrice Kerbrat, la pièce Père d’August Strindberg, écrite en 1887, aura donc dû attendre 24 ans pour être à nouveau donnée sur le plateau de la très belle salle Richelieu. Mais la mise à mort de la figure paternelle n’aura pas lieu, malgré le talent de l’équipe.

Un couple se déchire autour de l’éducation de leur fille unique et nous entraîne dans une véritable lutte des sexes. En cette fin du XIXème siècle, les hommes ont tout pouvoir mais ici le Capitaine se voit reproché de mal tenir les femmes de sa maison, à commencer par son épouse Laura qui veut s’imposer pour le bien de Bertha, leur fille. Si pour le poète Aragon « la femme est l’avenir de l’homme », il semblerait que pour Strindberg, elle soit son ennemie. Laura est une femme manipulatrice, prête à tout pour garder près d’elle sa fille en en faisant une artiste tandis que son mari souhaite l’envoyer en ville pour l’éduquer et lui faire acquérir une certaine forme d’autonomie en soustrayant à une éducation religieuse, en vue de devenir institutrice. Elle ne lésine pas sur les moyens, allant jusqu’à insinuer le doute dans l’esprit de son mari sur sa paternité, impossible à prouver à l’époque où les tests ADN n’existaient pas, ou à le pousser à la mort. Le poison ainsi déversé va peu à peu envahir le Capitaine Adolphe et l’entraîner au bord du précipice de la folie.  Elle saura manipuler avec finesse son entourage, de son mari au jeune médecin, semant le doute dans l’esprit de chacun, pour mieux savourer son emprise.

Arnaud Desplechin, cinéaste de talent dont le dernier film Trois souvenirs de ma jeunesse, a bouleversé et enchanté le dernier festival de Cannes, signe la mise en scène de sa pièce fétiche et s’inscrit pleinement dans la démarche d’Eric Ruf, administrateur de la Comédie-Française qui souhaite pour son premier mandat une ouverture vers l’extérieur. Cependant, les choix scéniques semblent trop atténués dans un décor constitué d’imposantes bibliothèques. La violence se fait douceur et l’introspection bien trop présente alors que l’on aurait pu s’attendre à une explosion de toute part. La mise en scène, trop sobre et trop statique pour un texte si fort, puissant et violent, renforce l’aspect daté de l’œuvre du suédois Strindberg qui dénonce le mariage comme étant une institution castratrice, image désuète de notre société actuelle mais qui faisait figure de précurseur en son temps avec un texte mysogyne.

Michel Vuillermoz, déjà dirigé sur grand écran par Arnaud Desplechin, est parfait dans le rôle du chef de famille, castré par les rêves de puissance de sa femme, et impuissant car il ne dispose pas des mêmes armes que Laura pour se battre à la loyale. Il encaisse inlassablement le poids des mots, coupant comme des poignards, jusqu’à basculer. Lorsqu’il avoue tous ses soupçons dans une rage folle, il est époustouflant. Sa vulnérabilité émeut et il emporte ainsi une partie de l’adhésion du public, même après son excès de violence. Il nous montre dès lors cinquante nuances de folie.  Martine Chevallier campe une nourrice convaincante mais bien en-dessous de ce qu’elle aurait pu faire si elle avait été mieux dirigée, sauf dans la scène poignante où elle raconte des souvenirs inventés pour enfiler la camisole au Capitaine. En revanche, Anne Kessler déçoit et agace par son interprétation trop larmoyante et fade qui aurait mérité davantage de pugnacité. Si Arnaud Desplechin sait parfaitement retranscrire au cinéma les luttes internes et familiales (Comment je me suis disputé, ma vie sexuelle en est le parfait exemple), son passage au théâtre ne convainc pas totalement. Sa mise en scène trop confortable ne permet pas de révéler la véritable mise à mort de la figure paternelle, si forte dans le texte de Strindberg qui appelait à beaucoup plus de profondeur.

La guerre des sexes n’aura donc pas lieu, diluée dans une introspection couvée sans jamais exploser et envahir les spectateurs restés sur leur faim. Nous déplorons le manque de prise de risque du cinéaste qui a bien failli nous ennuyer.

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