Un obus dans le cœur fait exploser mille émotions

Grégori Baquet, révélé au grand public avec la comédie musicale Roméo et Juliette de Gérard Presgurvic (2001) avait surpris tout le monde en remportant en 2014 le Molière de la révélation masculine. Un titre qu’il n’a pourtant pas démérité au regard de sa prestation dans un seul en scène  bouleversant et intimiste, repris pour trois dates au Vingtième Théâtre après un passage remarqué à Avignon cet été. Un texte d’une urgence et d’une nécessité plus qu’évidentes.

Alors qu’une voix off débute, des images telles des archives de famille sont projetées en fond de scène. Wahab est sur le plateau, prostré sous la capuche de son sweat, côté jardin. Il s’interroge : « Avant j’étais un enfant, mais quand est-ce que j’ai cessé ? ». C’est alors qu’il raconte son parcours dans la neige après un appel de l’hôpital lui demandant de venir rapidement, sa mère, atteinte d’un cancer, étant en train de vivre ses derniers instants. Il cherche désespérément à savoir quel est le début de son histoire et nous fait revivre ce douloureux moment : depuis le terrible coup de téléphone jusqu’au souffle maternel ultime, Wahab nous entraîne de manière remarquable dans son univers, jusqu’à un passé qu’il croyait enfoui à jamais et nous livre une palette d’émotions très large, passant de la colère à la peur et de l’incompréhension à la tendresse.

Grégori Baquet, avec une excellente diction, raconte dans un débit de parole plutôt soutenu, son processus mental depuis ce fameux coup de fil. Il évolue de manière remarquable devant un rideau blanc. La voix off de son personnage vient renforcer les passages où il évoque ses souvenirs. Il navigue entre passé lointain et narration de son trajet vers l’hôpital avec beaucoup d’aisance. Le simple fait de mettre sa capuche permet aux spectateurs de suivre le fil de son récit d’une fluidité saisissante. Quand il l’enlève, il s’approche de l’avant-scène pour nous livrer son ressenti, ses remarques, ses émotions… Il se souvient de ses sept ans quand il a été confronté à la mort lors d’un attentat kamikaze au Liban, son pays d’origine, alors plongé dans une effroyable guerre civile. Sorti traumatisé et marqué au plus profond de son cœur par la barbarie humaine, il tentera de suivre un cheminement intérieur douloureux pour s’en libérer. Il raconte avec sa mémoire, ses mots de petit garçon : « Il n’y a qu’une peur d’enfant pour terrasser une autre peur d’enfant » dit-il. Et justement cette nouvelle peur est celle de voir s’éteindre sa mère avec qui il a entretenu des relations plutôt difficiles. D’ailleurs il n’est pas tendre dans les mots qu’il emploie pour en parler. Alors le public sourit, tremble, attend avec lui, espère une issue heureuse et la fin de ses affrontements intérieurs. Tandis qu’il revoit la guerre, le cancer, la femme aux membres de bois à l’hôpital, il nous entraîne dans le tourbillon de sa conscience. Wahab décide d’affronter la mort et laisse exploser toute sa colère dans un face à face étonnant au détour d’une scène particulièrement poignante. Et lorsqu’il retrouve la paix, les spectateurs, eux-aussi, ressentent un apaisement salutaire.

Dans un décor minimaliste dont deux chaises soudées ensemble font figure d’élément unique, le texte âpre, et parfois dur, jaillit telle une grenade sous la mise en scène impeccable de Catherine Cohen, renforcée par une utilisation judicieuse des lumières et un usage pertinent, d’une grande intelligence, de vidéos en fond de scène. La scénographie épurée et sobre est parfaitement maîtrisée par Huma Rosentalski qui signe là un travail de haute voltige. Le récit intense et très juste de Grégori Baquet, adapté du roman Visage retrouvé (2002) d’une sincérité troublante, bouleverse nos sens et notre conscience. Il porte au sommet de l’art scénique le texte puissant de Wajdi Mouawad. Maîtrisant de bout en bout sa prestation, il parvient à un monologue percutant sans jamais verser dans le pathos mais en nous prouvant que sous la souffrance se cache, bien souvent, un immense cri d’amour venu du plus profond de son cœur. Le cheminement mental du protagoniste le mènera à accepter les épreuves pour se libérer de ses démons intérieurs et ainsi passer de l’enfance à l’âge adulte. C’est simple, beau et fort. Une extraordinaire performance à ne surtout pas rater.

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