Démons : contrastes nuancés d’une vision cruelle du couple

Ne nous mentons pas : c’est la distribution alléchante de Démons, version di Fonzo Bo, qui nous a amené à faire le déplacement au Théâtre du Rond-Point pour découvrir le texte de Lars Norén porté sur les planches par un quatuor exquis du cinéma français. Retour sur une déception en demi-teinte.

© Tristan Jeanne-Valès
© Tristan Jeanne-Valès

Romain Duris, Marina Foïs, Gaspard Ulliel et Anaïs Demoustier. Voici donc le casting de rêve proposé par Marcial di Fonzo Bo pour monter Démons, du suédois Lars Norén, texte écrit en 1984 qui nous plonge dans l’enfer de la vie conjugale à travers une vision pessimiste du couple. Et si à la sortie, nous sommes plutôt ravis de ce que nous avons vu sans pour autant être enchantés au plus haut point, avec le recul, notre regard sur la pièce se modifie pour laisser apparaitre de gros défauts. Un goût amer de déception s’installe alors dans notre esprit. Pris en flagrant délit de manque d’objectivité face à une pléiade d’acteurs de cinéma que nous apprécions, il nous fallu d’urgence revoir notre avis sur des démons pas si démoniaques que cela.

Démons, c’est l’histoire d’un couple, Katarina et Frank qui s’aime mais ne se supporte plus. Frank vient de perdre sa mère, dont les cendres trônent fièrement dans l’entrée, à l’intérieur d’un sac zippé en plastique. Ils attendent le frère de Frank qui ne viendra pas, préférant un match de foot à la télévision plutôt qu’une soirée mortuaire familiale dans l’appartement du couple qui se déchire. Alors, sur un coup de tête, ils invitent leurs voisins du dessous à venir boire un verre. Jenna et Tomas, un jeune couple qui vient d’avoir leur second enfant, sont l’opposé même de Katarina et Frank mais il faut se méfier de l’eau qui dort et la scène de ménage va s’étendre aux invités, devenir double et reformer d’autres duos où chaque couple se déchire en prenant l’autre à témoin, jusqu’à la déchéance. Pris dans l’engrenage infernal de l’amour qui fait mal, le quatuor risque d’y laisser des plumes. A force de se perdre pour mieux se retrouver, ils jouent avec le feu, quitte à se brûler les ailes. Néanmoins, le sadisme, la perversité, la noirceur des propos de Lars Norén, le thème d’une éventuelle homosexualité refoulée, tout cela est juste suggéré, lissé, sans jamais aller au bout des choses dans une guerre intime où la lutte pour entretenir la flamme devient vitale. L’ensemble manque cruellement de profondeur, d’intensité, d’implosion et de connivence entre les acteurs, peut-être mal dirigés ici. Nous pouvons également regretter le travail de dramaturgie qui n’est pas assez abouti. Nous sommes bien loin de la tension poussée à l’extrême jusqu’au malaise de l’adaptation en 2010 du génie Thomas Ostermeier. En comparaison, la version qu’en fait Marcial di Fonzo Bo, actuel directeur de la Comédie de Caen, semble bien fade, comme édulcorée de toute la complexité de l’auteur. Le plateau tournant, bien que déjà vu à maintes reprises, symbolise avec beaucoup de justesse l’univers clos et répétitif de la relation entre Frank et Katarina. Avec d’un côté le salon et de l’autre la chambre, le décor est plutôt minimaliste mais fonctionne parfaitement. Cependant, l’intrigue tourne un peu en rond à mi-parcours, le rythme s’essouffle et se cale sur celui de la musique d’ambiance, lente et dispensable. Le langage cru sur la sexualité finit par lasser.

Marcial di Fonzo Bo a réalisé une adaptation filmée par Arte (qui sera diffusée le 2 octobre prochain sur la chaîne à 22h40) avant de monter Démons sur les planches du Théâtre du Rond-Point avec 75% de la distribution initiale. Dans le rôle du couple Katarina et Frank épuisés par une relation toxique et nuisible, nous retrouvons avec délice la talentueuse Marina Foïs aux côtés du séduisant Romain Duris. La première, sexy dans sa robe noire ajourée et transparente, redécouverte à sa juste valeur cette année au cinéma dans le détonnant Papa ou maman, en duo avec Laurent Lafitte, est convaincante en femme névrosée, abîmée et animée par une passion destructrice : « en moi, ça oscille entre le chaos et le grand calme » avoue-t-elle. Lui, célèbre pour ses rôles dans la filmographie de Cédric Klapisch, nous avait fait forte impression dans Une nouvelle amie de François Ozon l’an dernier. Coutumier de certains personnages complexes (De battre mon cœur s’est arrêté), il se montre ici trop lisse et pas assez torturé. Sans nous décevoir totalement, Romain Duris manque d’intensité et nous a habitué à mieux. Il est néanmoins irrésistible quand il esquisse quelques pas de danse ou qu’il fredonne La Felicita du duo Al Bano et Romina Power, avec toute l’ironie possible du décalage qu’offre cette chanson. Face à eux, Anaïs Demoustier apporte un peu de légèreté et de spontanéité sur le plateau. Cette pétillante actrice, très remarquée cette année dans le dernier film de Jérôme Bonnell (A trois on y va) et d’Emmanuel Mouret (Caprice), retrouve son partenaire d’Une nouvelle amie et campe ici Jenna, une parfaite mère de famille fatiguée de ne pouvoir se consacrer qu’à son rôle maternel, délaissant celui de femme et d’amante. Elle laisse entrevoir un joli brin de voix lorsqu’elle chante pour le personnage de Frank. Son mari, Tomas, homme blasé du quotidien métro-boulot-dodo, est incarné par Gaspard Ulliel découvert dans Un long dimanche de fiançailles. Il reprend le rôle tenu par l’allemand Stefan Konarske dans l’adaptation filmée. Si la distribution féminine s’en sort avec les éloges, en revanche, les hommes peinent à convaincre et à emporter l’adhésion du public. Le quatuor explore l’âme humaine de manière inégale, dans une mise à mort de l’amour qui, à défaut d’être brutale et cruelle, est perçue comme violente et banalisée.

L’événement de cette rentrée théâtrale devient une simple pièce à voir mais pas à garder en mémoire. Le texte est actuellement repris au Théâtre de Belleville par Lorraine de Sagazan qui, nous l’espérons, saura faire de ce texte âpre et noir autre chose qu’une mise en scène fade, débarrassée de tout le sadisme si caractéristique de l’œuvre de Lars Norén imprégnée de perversions sexuelles, de conflits familiaux ou encore de violences psychologiques.

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