Les géants de la montagne ou le triomphe de l’imaginaire

Pour la troisième fois, Stéphane Braunschweig se penche sur une œuvre de Luigi Pirandello. Trois ans après la présentation de Six personnages en quête d’auteur, sa dernière création se consacre à l’ultime œuvre théâtrale de l’auteur sicilien, Les géants de la montagne, texte écrit dès 1928 mais laissé inachevé à sa mort en 1936, et ouvre ainsi la saison 15-16 du théâtre public.

La salle du Grand Théâtre était comble à la Colline en ce soir de première et de rentrée théâtrale pour venir découvrir la dernière création de son actuel directeur. A la fois traducteur, metteur en scène et scénographe, Stéphane Braunschweig s’attèle à une tâche ardue avec une pièce à l’intrigue complexe qui demande une attention constante de la part des spectateurs. Pendant que le public termine de s’installer, les personnages s’animent sur le plateau, passant dans un couloir de verre, sans but apparent. Ils vont et viennent, errent tels des zombies. Ce sont les « poissards », des êtres qui vivent en marge de la société, dans une villa, sous la bienveillance de Cotrone, un personnage énigmatique qui se dit magicien en « inventant la vérité » et qui endosse le rôle de chef de cette tribu. Ils s’apprêtent à accueillir une troupe d’acteurs, emmenée par la Comtesse d’Ilse. Cette dernière est obnubilée par la nécessité de jouer, de faire vivre La fable de l’enfant échangé, l’œuvre d’un jeune poète qui s’est suicidé par dépit de n’être aimé en retour par la belle. C’est alors que la troupe, en quête d’un théâtre et d’un public, accepte l’offre de Cotrone et se prépare à passer la nuit à l’intérieur de la maison La Scalogna (« La Poisse »).

L’auteur des Géants de la montagne, prix Nobel de littérature, décrivait son œuvre, dans une lettre à Marta Abba, comme étant « le triomphe de l’imagination » et « la tragédie de la Poésie dans la brutalité de notre monde moderne ». Avec Braunschweig, ils entretiennent la mince frontière entre réel et imaginaire. A force de jongler entre les deux notions, le spectateur se perd peu à peu et ressent un certain malaise. Cependant, le texte met en lumière une très belle mise en abyme du théâtre dans le théâtre qui trouve son apothéose dans le dernier acte, choix délibéré de Stéphane Braunschweig puisque l’œuvre de Pirandello s’arrêtait à l’acte II avec l’arrivée terrifiante des Géants. Le metteur en scène a choisi de donner un épilogue à la pièce en nous donnant à voir la représentation de la Fable, texte que l’auteur sicilien a terminé en 1934 pour le compositeur Malipiero et devenu alors un livret d’opéra.. Ce matériau, qui a servi de base aux Géants de la montagne, conclu de façon intéressante la pièce. Néanmoins, il nous a manqué de l’envoûtement pour ce texte plutôt obscure que Stéphane Braunschweig n’a pas su placer en pleine lumière, se contentant d’un regard tamisé.

Questionnant le rapport au réel tout en glissant une allégorie du fascisme sous Mussolini, Pirandello fait surgir une pléiade de personnages en plus des Géants invisibles, symbole de ceux qui ne comprennent rien à l’art : la comtesse d’Ilse, personnage névrosé, est interprétée avec beaucoup de talent par Dominique Reymond, dont la voix grave et cassée nous envoûte. Le public ressent tout le paradoxe de sa personnalité, à la fois forte et fragile, qui veut coûte que coûte jouer la Fable de l’enfant échangé. Son époux, incarné par Pierric Plathier est touchant en homme résigné à tout faire pour garder près de lui celle qu’il aime. Claude Duparfait, en magicien Cotrone, fasciné par le rêve et l’imaginaire en étant proche de la folie, est magistral et convaincant tout comme l’est Romain Pierre dans le rôle de Spizzi, l’enfant retrouvé. Laurent Lévy tire également son épingle du jeu avec le nain Quaquèo, excellent « poissard ». Les autres acteurs livrent une prestation assez inégale et peinent à exister face aux deux rôles principaux, puissants et impressionnants. Quant aux géants du titre, ils ne se montrent jamais mais font régner la terreur et le bruit de leurs pas qui se rapprochent suffisent à nous angoisser.

Malgré une scénographie parfois intéressante, l’ennui s’installe et l’onirisme flirte avec le soporifique, bercé par un plateau tournant. L’ensemble est désarticulé, confus et peine à convaincre totalement. Le début est assez long et l’intrigue prend place dans un silence total. Le choix scénique semble peu judicieux mais est contrebalancé par une belle utilisation de la vidéo, notamment avec l’arrivée de l’Ange ou encore avec la sublime animation des pantins. Quelques longueurs se font sentir. Tout comme le texte est resté inachevé, la mise en scène nous apparait comme non aboutie, trop lisse et souvent trop statique ne parvient pas à redynamiser l’ensemble. Nous attendions peut-être trop de cette rentrée théâtrale et du maître des lieux mais la déception se fait ressentir, bien que des points positifs se distinguent fortement, et l’emporte au final. Et si « les rêves, à notre insu, vivent en dehors de nous », nous rêvions de plus d’audace pour un si beau texte qui donne le plein pouvoir à l’imagination.

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