Les vœux du cœur pour élever son âme

Après l’Affrontement, repris il y a de cela deux saisons à Paris, Bill C. Davis poursuit sa réflexion sur le devenir de la religion catholique en confrontant l’Eglise à l’amour homosexuel dans une pièce mêlant humour et émotions, traduite par Dominique Hollier et mise en scène par Anne Bourgeois en ouverture de saison 15-16 du Théâtre La Bruyère.

Tom et Brian sont deux garçons unis par un amour sincère. Croyants pratiquants assidus, ils sont actifs au sein de leur communauté et entretiennent de bonnes relations avec le père Raymond, le curé de leur paroisse qui semble être un homme assez ouvert d’esprit jusqu’au jour où ils lui demandent de bénir leur amour par le sacrement du mariage. Ils se heurtent alors à un refus de la part de l’ecclésiastique qui se réfugie derrière la position quelque peu ancestrale de l’Eglise pour justifier cette décision que les deux amoureux ne comprennent pas : Dieu a pour projet à leur égard la chasteté. C’est alors qu’Irène, la sœur de Brian, décide de s’en mêler. Enceinte d’un homme marié, elle souhaite confier son bébé au jeune couple qui deviendrait alors une véritable famille, notion indissociable du mariage religieux. Elle va tenter d’infléchir le prêtre mais aucun personnage du quatuor n’en sortira indemne. La phrase « A l’école, on nous apprenait que l’enfer c’est l’absence de Dieu mais l’enfer c’est l’absence d’amour » résume à elle seule toute la complexité des tourments dans lesquels ils vont tour à tour se perdre.

Anne Bourgeois propose une mise en scène dynamique, intelligente, sobre et épurée mais aussi extrêmement précise, offrant ainsi un très bel écrin au texte et à ses quatre acteurs qu’elle dirige avec une parfaite précision. Dans un rythme soutenu, de courts tableaux se succèdent et font habillement avancer l’intrigue, en ayant recours aux ellipses narratives et temporelles. Les images projetées sont tout à fait pertinentes pour permettre un changement de lieu sans casser la dynamique de jeu. Les vidéos sont néanmoins un peu datées et se placent en opposition avec la modernité des sujets abordés. Cependant, le texte de Bill C. Davis qui interroge et donne matière à réfléchir sur des sujets d’actualité par un propos grave mais traité avec humour et légèreté, met parfaitement en avant les troubles de chacun et la contradiction entre ce qu’ils ont construit et ce qu’ils ressentent. L’écriture, finement travaillée, permet d’obtenir un texte incisif, sincère et riche, aussi bien du point de vue des sujets que des émotions. A l’heure où les débats tentent de faire évoluer certaines mentalités, l’auteur nous pousse à une réflexion intéressante sur la place de l’homosexualité au sein de l’Eglise allant jusqu’à envisager le mariage pour tous au pied de l’autel, solennellement devant Dieu. Quelle place dans notre société pour les homosexuels croyants qui  demandent le même traitement que les autres et cherchent, à juste titre, à se fondre dans la masse ? L’Eglise reconnaît-elle l’homosexualité ? L’accepte-t-elle ? Autant d’interrogations soulevées par un texte d’une indéniable beauté. A travers les histoires de chacun, il nous est également donné la possibilité de nous questionner sur la chasteté et la tentation de la chair. En opposant conscience et désir, Bill C. Davis ne juge pas mais insuffle dans ses quatre personnages une grande humanité qui fait ressentir aux spectateurs de l’empathie à leur égard.

Pour cela, il fallait une distribution de qualité et une remarquable alchimie entre les acteurs. Julien Alluguette, époustouflante révélation, incarne avec fougue Brian, un être entier, passionné mais également très sensible, dévasté par l’évolution de la situation et dont les convictions seront sérieusement remises en cause. Il a une foi inébranlable en Dieu et en l’amour. Blessé au plus profond de son être, il fera preuve d’une fragilité désarmante et touchera le public par sa détresse. Davy Sardou, quant à lui, donne vie, avec beaucoup de justesse, à Tom, personnage tourmenté et complexe qui s’interroge sur la façon de concilier son amour spirituel et le désir charnel qu’il éprouve pour Brian. En pleine crise de conscience, il lui faudra suivre la voie du cœur pour s’en sortir. Sensible et mesuré, ses questionnements sont justes et désarmants. Les deux acteurs sont touchants et forment un couple convaincant, uni par un amour tendre et sincère. Bruno Madinier, inoubliable juge Cordier dans la série à succès qui fit les beaux jours de TF1, est épatant en soutane dans le rôle du père Raymond, cet homme d’Eglise en proie au doute et dont la fragilité apparait peu à peu. Ses convictions profondes seront remises en cause par les choix qu’il fera. Enfin, il y a Julie Debazac, parfaite dans son interprétation de la sœur protectrice et bienveillante. Elle s’appelle Irène mais elle aurait très bien pu se prénommer Eve puisqu’elle incarne ici la tentation, le fruit défendu. D’une nature franche et révoltée, elle ne semble pas connaître le doute. Juchée sur des talons hauts, elle apporte fraicheur et féminité à la pièce. Véritable militante de l’amour pour tous, elle est au cœur de l’intrigue bien que les quatre rôles soient traités avec la même intensité.

Ces Vœux du cœur, prononcés au Théâtre La Bruyère, mettent en confrontation directe la foi et l’amour mais si la solitude s’immisce doucement dans les propos, jusqu’à devenir un sujet à part entière. Chaque personnage voit ses certitudes se troubler, ses croyances malmenées, ses convictions mises à rude épreuve. Passant du rire aux larmes, les spectateurs suivent avec intérêt les aveux des protagonistes dans leur fragilité humaine et espèrent un happy end qui gommera les doutes. A défaut d’avoir la naïveté d’espérer faire fléchir les réfractaires sur l’épineuse question du mariage pour tous, faisons le vœu que la pièce suive les voies du succès, amplement mérité.

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