L’épreuve : la force de vivre malgré tout

Après l’excellent En eaux troubles (2008), le réalisateur norvégien Erik Poppe s’intéresse dans son quatrième film à un dilemme bouleversant entre famille et passion, directement inspiré de sa propre vie vécue il y a plus de vingt ans qu’il a transposé à l’écran pour une femme dont le rôle a été confié à la formidable actrice Juliette Binoche.

Affiche du film

Après son triomphe dans Antigone de Sophocle, mise en scène en anglais par Ivo van Hove au Théâtre de la Ville de Paris avant une grande tournée mondiale, Juliette Binoche se glisse dans la peau d’une photographe de guerre qui plonge sa famille dans l’angoisse la plus brutale à chacun de ses départs pour un nouveau reportage en zone de conflit. Confrontée à l’horreur, aux blessés et à des scènes de tristesse qu’elle tente d’immortaliser avec son objectif, Rebecca défie la mort avec un professionnalisme saisissant jusqu’à être elle-même touchée par un attentat suicide. L’explosion agit sur elle comme un véritable traumatisme. Comment se reconstruire avec la peur suite à un tel drame intimiste ? Auprès de son mari et de ses deux filles, elle tente de réapprendre à vivre, de surmonter cette épreuve, jurant qu’elle ne repartira plus mais personne n’y croit, et surtout pas elle-même. Par amour pour sa famille, elle démissionne. Néanmoins elle reste prise entre deux feux, à chercher un infime équilibre entre sa volonté et sa nature. Mais lorsque le Pentagone refuse la publication de ses photos de Kaboul pour « apologie du terrorisme » parce qu’elle suivait un groupe de femmes préparant un attentat-suicide, Rebecca sombre et comprend qu’elle s’est mise en danger inutilement, ne suivant que son instinct. Elle lutte alors contre sa conscience jusqu’à ce qu’un voyage au Kenya avec sa fille bouleverse à nouveau sa vie. Lorsque le danger survient, elle retrouve des automatismes, risquant sa vie pour montrer celle des autres, pour renvoyer au reste du monde l’horreur indicible au prix de sa propre existence de mère, d’épouse, de femme mortelle. Comment vivre avec la peur de tout perdre ? Faut-il nécessairement se brûler les ailes pour se sentir exister ?

La séquence d’ouverture et celle de clôture sont littéralement saisissantes. Le dénouement, inéluctable, est magistral et referme ce film remarquable, pertinent et profondément abouti. Il pose des questions délicates comme celle de savoir jusqu’où se consacrer à son métier sans sacrifier sa vie de famille ou encore comment concilier les deux. Erik Poppe s’intéresse également au pouvoir des images et s’interroge pour savoir si le jeu en vaut vraiment la chandelle. Il place l’art au service d’un monde de souffrances où la création est présentée comme un remède afin de canaliser la colère.  Le réalisateur ne porte aucun jugement sur ses personnages et renvoie le spectateur à une dure réalité : celle de sa vision sur les drames qui secouent le monde, dans l’indifférence générale la plus totale. Cette thématique ne peut laisser insensible et trouve une triste résonnance dans l’actualité brûlante.

Rebecca, cette femme au fort caractère mais néanmoins submergée par les doutes, est interprétée magistralement par Juliette Binoche. A la fois forte et fragile, elle se livre sans retenue dans un jeu étonnant de naturel et tout en subtilité. Elle fait de son personnage un être sensible et vibrant, incandescent et livre au spectateur une prestation grandiose, émouvante, efficace et extrêmement précise. A ses côtés, Lauryn Canny brille dans la peau de Steph, la fille aînée de Rebecca, celle par qui la profonde remise en question arrive. Leur relation est fouillée et parfaitement bien développée à l’écran, au détriment de Marcus, mari et père, qui prend vie grâce à l’acteur danois Nikolaj Coster-Waldeau, tout en sobriété, dans un rôle à contre-emploi sans cesse balloté entre compréhension et révolte.

Les plans sont superbes, même dans les scènes les plus troublantes. Les passages de guerre sont tournés avec une lumière vive qui entre en contraste avec les scènes passées dans une Irlande paisible et verdoyante. La musique d’Armand Amar accompagne et accentue chaque émotion en profondeur, allant même jusqu’à malmener le spectateur. La précision des cadrages et le soin apporté à l’ensemble de l’esthétique du film font de L’Epreuve un long métrage bouleversant de qualité, intense et sincère, d’une justesse absolue, créant des émotions viscérales en chacun de nous.

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