La loi du marché : le monde impitoyable du travail

Moins noir que Jamais de la vie de Pierre Jolivet, mettant également en scène un vigile plongé dans l’enfer de la précarité et de la misère sociale, le film de Stéphane Brizé (réalisateur du remarquable et tendre Mademoiselle Chambon ou encore du subtil et magnifique Quelques heures de printemps qui abordait la question de la fin de vie) traite un thème de société fort avec beaucoup de pudeur et de sobriété.

Affiche du film

Le film se compose de deux parties bien distinctes : d’abord la recherche d’emploi.  Partie austère du film, elle symbolise parfaitement la vie d’un chômeur quinquagénaire qui se démène comme il peut pour s’en sortir, entre Pôle Emploi (et ses formations qui ne débouchent sur rien), la banque (et ses conseillères davantage là pour placer des produits que pour comprendre les gens) et les entretiens d’embauche sans espoir. Avec une approche quasi-documentaire d’un réalisme frappant, La loi du marché ne raconte pas mais montre, tout en finesse et dignité, le monde du travail avec un regard concret sur sa brutalité. Dans la deuxième partie, Thierry Taugourdeau a trouvé un emploi comme vigile dans un hypermarché. Luttant toujours pour conserver un semblant de dignité, il est confronté à des cas de conscience quand il doit surveiller les clients mais aussi ses propres collègues. Il est prêt à tout pour ne pas prendre parti afin de garder son emploi. Alors il observe sans réagir le jeune rebelle qui vole un cordon d’Iphone, un quinquagénaire qui n’a pas de quoi se payer deux steacks et ses collègues qui gardent des coupons de réduction ou se créditent des points sur leur carte fidélité. Il semble rester extérieur à toutes les situations. Il trouve refuge dans sa famille face à l’hostilité de la société et du monde extérieur. Les seuls moments de soulagement sont ceux qu’il partage avec sa femme et son fils Matthieu, lourdement handicapé, appelant à la compassion du spectateur. Néanmoins, Stéphane Brizé maîtrise parfaitement son sujet en évitant de sombrer dans le pathos malgré la présence d’éléments favorables tels que le handicap ou le suicide. L’absence de musique permet également d’éviter cet écueil.

Seul acteur professionnel au milieu d’une pléiade de comédiens amateurs, Vincent Lindon crève l’écran et traîne son visage dur et figé dans une succession de longs plans séquences sans réelle transition, comme des tranches d’une vie passée à se battre, à lutter contre un inévitable épuisement. Vincent Lindon ne joue pas, il est Thierry. Criant de simplicité et de vérité, son interprétation est magistrale et il se montre extrêmement convaincant. Stéphane Brizé propose une réalisation juste, intelligente et sobre, sans aspect moralisateur, d’une profonde humanité qui ne fait preuve à aucun moment de jugement moral. Il porte un regard empathique sur son personnage que le spectateur suit comme son ombre. Il filme caméra à l’épaule et l’esthétique proche du documentaire rend parfaitement réaliste son propos en nous plongeant sans concession dans le monde du travail. La caméra, souvent placée derrière Vincent Lindon, invite le spectateur à se mettre en position d’incarnation de cet homme humilié mais digne. Stéphane Brizé filme au plus près les visages et les expressions, cherchant dans les regards, miroirs de l’âme, les plus petites émotions enfouies dans un style quasi-dépouillé de tout artifice et touche intimement chacun d’entre nous.Sans tomber dans le misérabilisme social, le film montre la déshumanisation du monde du travail pour tous ceux qui luttent chaque jour. Que l’on cherche ou que l’on ait un emploi, la loi du marché destructrice et cruelle humainement parlant conditionne notre société mettant en évidence la dureté de la vie. Ce drame social, qui a rapporté à Vincent Lindon le prix d’interprétation masculine au 68ème Festival de Cannes, est un film puissant et engagé, à la fois âpre et rude, parfait reflet de notre monde actuel.

Publicités

Laisser un commentaire

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l'aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion / Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l'aide de votre compte Twitter. Déconnexion / Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l'aide de votre compte Facebook. Déconnexion / Changer )

Photo Google+

Vous commentez à l'aide de votre compte Google+. Déconnexion / Changer )

Connexion à %s